S2-Mr Run et Mme Build face à la crise

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LEntreprise est une société en plein essor. Grâce à l’arrivée d’investisseurs, des investissements dans un outil de production flambant neuf a pu être réalisé. Alors que le patron Mr BigBoss, fondateur historique, est en plein débat d’idée sur la stratégie avec les nouveaux managers Mr Profit et Mlle Transformation imposés par le fond d’investissement, arrive la crise sanitaire du Covid-19.

Saison 2 : Le chaos et le silence

Episode 1 : Vent de panique

Lundi 16 mars 2020.

10h00. Mme Build lève enfin la tête de son écran après son rituel quotidien d’accès à sa messagerie, de lecture des news sur l’intranet de la BigESNDuTopFive et la consultation des quelques articles de journaux où il est question des résultats des élections municipales de la veille et surtout de la progression du COVID. C’est l’heure de prendre un café et d’aller humer l’ambiance au pool détente du 3ème.

Arrivée à l’étage, dès le bip d’ouverture de l’ascenseur, Mme Build sent que l’ambiance est différente, électrique. Premiers indices remarquables : personne ne joue au babyfoot, l’attitude abandonnée des jeunes consultants, après un week-end festif, a fait place à une excitation collective. Pas de groupes formés, au contraire un cercle unique où chacun donne son avis.

Mme Build s’approche pour en savoir plus. Une collègue lui apprend que tous les associés sont enfermés dans la salle du conseil depuis l’aube. Mme Build avait bien noté, en arrivant ce matin dans le parking, que les places réservées à la Direction étaient bien remplies mais elle n’avait pas fait le rapprochement avec une quelconque cellule de crise. Sa collègue ajoute que les bruits de couloir parlent de contrats en cours arrêtés et dénoncés par de nombreux clients, qui anticipent des mesures conservatoires en attendant une nouvelle déclaration de l’Elysée ce soir ! Chacun y va de son commentaire, de sa prédiction. Le pessimisme devient ambiant et prend le pouvoir.

Mme Build, retournée à son bureau perplexe, s’interroge sur une situation nouvelle pour elle. Elle a déjà connu des moments professionnels difficiles lors du rachat de son entreprise ou sur des projets particulièrement mal engagés. Mais là, elle est face à un événement national qui dépasse l’entreprise et devant lequel elle se sent désarmée et impuissante. Elle aussi commence sourdement à broyer du noir quand son téléphone se met à vibrer.

« Mme Build c’est Partner. Pouvez-vous appeler LEntreprise pour savoir si la décision est prise suite à leur appel d ‘offre ? » – clic – bip… Mme Build va se passer du « Bonjour », « Comment ça va ? », « Merci. »… Elle ne s’en formalise pas aujourd’hui même si le contexte n’explique et n’excuse pas tout. Mais enfin, pourquoi elle ? Elle n’a participé qu’à la soutenance…

Cinq appels et 4 heures plus tard, Mr Run répond enfin à l’appel de Mme Build : « Run à l’appareil, j’écoute. » dit une voix agacée. « Mme Build au téléphone. Comment allez-vous ? ». « Bousculé. Je n’ai pas trop le temps. Que voulez-vous ? » répond Mr Run sur un ton qui n’est vraiment pas très aimable. Mme Build ne se décourage pas : « Je voulais savoir si votre décision est prise sur notre proposition et quand nous pourrons commencer ? ». La technique du tunnel psychologique n’échappe pas à Mr Run : « Nous avons repoussé notre décision au mois d’avril et d’ailleurs rien n’indique que nous choisirons votre proposition. La course reste ouverte. Bon je vous quitte car Mr BigBoss m’appelle. Au revoir. » clic – bip…

Décidemment mauvaise journée pour Mme Build avec son téléphone et en plus il va maintenant falloir remonter l’information à son Partner qui ne va sûrement pas apprécier le contre-temps. Sans savoir pourquoi Mme Build culpabilise…

Episode 2 : « C’est la guerre »

Mardi 17 mars 2020

Le Président l’a annoncé hier soir : « la France est en guerre ! ». Mr Run rumine ces mots qu’il entend partout depuis ce matin en se rendant au CODIR exceptionnel organisé la veille dans l’urgence par Mr BigBoss qui l’a appelé personnellement pour participer à cette séance.

Le CODIR, habituellement si bien huilé dans son fonctionnement, est complètement sens dessus-dessous. Mlle Transformation, en tant que Secrétaire Générale de LEntreprise, met beaucoup d’énergie et d’enthousiasme dans l’organisation de ce comité mais ce matin elle n’est pas encore arrivée. Il faut dire que fixer un CODIR exceptionnel à 8h30 contrarie son biorythme de « lève tard ». En général, elle n’arrive guère avant 9h30 mais là Mr BigBoss l’a prise de court et la séance commence alors qu’elle est encore dans les transports.

La pieuvre au centre de la table crépite des annonces d’aéroport en espagnol et en anglais. Mr Business devait passer une semaine à Madrid pour rencontrer des fournisseurs et des nouveaux distributeurs ibériques. Les événements l’obligent à interrompre sa tournée et à rentrer d’urgence en France. Il se connecte depuis la salle d’attente mais l’aérogare est bondé par une foule surexcitée.

De la pieuvre s’échappe également la voix quasi-inaudible et entrecoupée de Mme DRH. Elle a rejoint sa maison de Bourgogne pour protéger son mari en retraite et de santé fragile après 2 AVC. Sa maison est située dans une zone blanche. La communication est difficile.

Tous les autres membres du CODIR, plus la présence de Mr Run, sont autour de la table. Les visages sont graves mais Mr BigBoss tente de rassurer tout le monde par des propos apaisants et responsables : « Si la France est en guerre, LEntreprise va devoir s’adapter. La panique n’est pas bonne conseillère. Première mesure : je demande à Mr Run de prendre la direction de la cellule de crise que nous devons constituer pour répondre aux exigences de la situation. »

Mr Profit, mécontent qu’une telle décision fût prise sans le consulter, propose : « Il faudrait peut-être en parler entre nous. Il me semble que Mlle Transformation ou moi-même aurions été la bonne personne pour cette mission. ».

« Mr Profit dites-moi », répond Mr BigBoss, « quel est l’état de notre portefeuille de commandes, de notre production en cours, de notre trésorerie et de notre cash-flow ? ». Mr Profit, surpris, bégaie quelques chiffres avec peu d’assurance. Mme DirFi par flair politique et par solidarité avec son ami Mr Profit reste silencieuse bien qu’elle connaisse en partie les éléments de réponse.

Mr BigBoss reprend : « Voilà ! Vous avez assez de sujets à traiter et Mlle Transformation aussi pour ne pas en ajouter. J’ajoute que j’ai une confiance aveugle en Mr Run qui a déjà par le passé tenu la barre du bateau par gros temps. »

« Bon ce sujet étant clos, je propose que… », Mr BigBoss est coupé par la porte qui s’ouvre avec l’arrivée de Mlle Transformation. Mr BigBoss reprend : « Bon vous n’avez rien loupé à part MA décision de nommer Mr Run responsable de la cellule de crise. Mr Profit vous expliquera. Installez-vous. Je reprends donc. Je propose que chacun exprime son point de vue à chaud sur la situation et les mesures conservatoires à prendre. »

Mr Business, pourtant à distance, prend immédiatement la parole avec son style caractéristique où chaque mot sort de sa bouche comme une balle de mitraillette. « Notre portefeuille de commandes va nous permettre de tenir environ 2 semaines en tenant compte du temps de fabrication pour certains articles. Nous avons constaté une chute significative des commandes la semaine dernière après la première annonce de Macron. Une chute qui concerne aussi bien nos clients directs que les points de vente. J’imagine que le discours d’hier soir ne va pas améliorer les choses. Il va falloir envisager une action marketing forte pour reconquérir ! »

Mr Marketing est sidéré. Légèrement dilettante, il compte beaucoup sur sa grande intelligence et son talent d’improvisation pour se sortir de ce type de situation. Mais là, il est complètement sec et médusé. Quelle campagne ? Pour qui ? Pour quoi ? Alors que tout le monde ne va penser qu’à une chose : « se mettre à l’abri pour ne pas être contaminé ! » Mr BigBoss qui a bien perçu le malaise reprend : « Bon Mr Marketing, je comprends que la situation est inattendue même pour un spécialiste du Marketing digital. De toute façon l’urgence n’est pas là. Vous avez le temps d’y réfléchir. Bon suivant ? »

Mr Profit tente de se racheter : «  J’ai fait le point avec Mr DirecteurProduction avant le CODIR. Nous risquons de ne pouvoir livrer certains produits si nous avons des problèmes d’approvisionnement avec nos partenaires étrangers suite à la fermeture des frontières. A ce jour, cette fermeture concerne les voyageurs mais pas les marchandises. Mais quand on voit ce qui se passe en Italie qui est un fournisseur important, on peut s’interroger sur leur capacité à produire pour nous avec des usines vides. Il va probablement falloir anticiper des licenciements économiques si la situation perdure. »

Mr BigBoss le recadre immédiatement : « Anticiper des classements en chômage partiel. Nous n’utiliserons pas le prétexte de la crise pour faire un plan social ! C’est d’autant plus inexplicable que nous venons d’embaucher et que nous sommes en pleine croissance ! Mr Profit votre vision d’installer la Production à l’étranger est largement ébranlée par ce qui se passe aujourd’hui. L’urgence c’est ce qu’on doit faire maintenant et pas de tenter de jouer le stratège avec trois coups d’avance. » Deuxième reculade pour Mr Profit, décidemment mauvais jour pour participer à un CODIR.

Mme FonctionSupport prend la parole ce qui a pour effet de faire baisser la tension palpable dans la pièce. « Côté de mes équipes, avec Mr DSI, nous inventorions tous les logiciels que nous pouvons utiliser à distance. J’ai demandé à mes responsables de se mettre en situation où les équipes doivent rester chez elles pour travailler à distance. Je ne suis pas capable de dire à cette heure ce qui sera facile de faire ou pas mais nous faisons notre possible pour que le service reste opérationnel. Maintenant, si l’activité baisse, je pense notamment aux équipes d’après-vente et de facturation, il faudra travailler sur des mesures de chômage partiel. »

Mr BigBoss réagit : « Merci Mme FonctionSupport. Vous avez la bonne attitude : responsable et agile. » puis il continue « Mme DRH ? ». Bruits indescriptibles. « Mme DRH ? », enfin une voix métallique sort de la pieuvre. « Oui ? ». « Mme DRH c’est Mr BigBoss. Vous m’entendez ? » De nouveau bruits désagréables mais au fond on perçoit un petit « oui ? ». Mr BigBoss tente sa chance : « Bon Mme DRH il va falloir vous organiser pour travailler de chez vous car on a besoin de vous sur ces questions de chômage partiel et d’impact sur les collaborateurs. Il faut absolument que vous me recontactiez dans la journée quand vous aurez trouvé un endroit plus adapté. »

Mr BigBoss poursuit : « Mr Profit, avec Mr DirecteurProduction, surveillez l’activité dans l’entrepôt et regardez comment protéger nos équipes. Je sais que ce ne sera pas facile mais au moins commencez à vous poser les bonnes questions. » Mr Profit acquiesce mollement cet ordre reçu en direct. Il sait que ce n’est plus le moment de batailler avec Mr BigBoss.

« Pour finir, je vous demande à tous de rester disponibles, téléphones ouverts, et de remonter à Mr Run toutes les informations nécessaires pour piloter cette cellule de crise. Ayez un discours honnête avec les équipes. De mon côté, j’informe le Conseil de Surveillance. Bon courage à tous et gardons le moral nous en aurons besoin. »

Episode 3 : Entrée en vigueur du confinement

Mercredi 18 mars 2020.

06h00. « Mais où sont-ils tous passés ? » Mr BigBoss au volant de sa voiture s’interroge. A cette heure très matinale, il est vrai que ça ne se bouscule pas mais depuis son départ du centre de Paris, l’impression de fin du monde est tenace : quelques zombies égarés dans la rue, une circulation tellement fluide qu’il aurait presque l’impression que le bruit de son moteur va réveiller tout le quartier. Déjà en sortant de son immeuble, le silence était assourdissant mais là il devient inquiétant.

Le trajet est tellement court qu’il arrive en même temps sur le parking que Mr Run. Ce n’est pas un mince exploit. Les lumières de sécurité de l’entrepôt et des bureaux sont en veilleuse. Les équipes ne devraient pas tarder à arriver. Mr BigBoss est soucieux. Quel va être l’assiduité des équipes ? Les chaines de conditionnement et de fabrication pourront-elles tourner pour honorer les commandes en cours ? A 6H45, le son du Monospace pour famille nombreuse de Mr DirecteurProduction rassure Mr BigBoss. D’autant plus rassuré que sortent de la voiture également Mr ContreMaitre et Mlle CheffeDEquipe. Le management de l’entrepôt au grand complet. Rassurant sur l’engagement de cette équipe. Le reste des équipes arrive également. Ceux qui ont pris les transports en commun rapportent leur expérience de rames de Métro et du RER désertées. A peine 7H passées et les équipes sont prêtes. Les premiers cartons commencent à sortir de l’étiqueteuse.

Mr BigBoss, qui a demandé à Mr Run de le suivre partout pour partager l’évaluation de la situation, se dirige vers les bureaux encore très calmes. « Je vais tenter d’appeler Mme DRH même s’il est encore un peu tôt. Après tout, elle est chez elle et devrait être disponible. » Après 5 tentatives et 3 messages, force est de constater qu’elle n’est pas joignable. L’irritation de Mr BigBoss est d’autant plus aigüe qu’il ne sait dire si c’est le manque de couverture de la zone en Bourgogne où se trouve Mme DRH ou bien si c’est volontairement que ses appels restent sans réponses.

10H00. Le temps passe. Toujours pas d’appel de Mme DRH. Mr Profit est arrivé et s’est dirigé directement vers son bureau. Il n’a pas l’air dans son assiette depuis hier. Mlle Transformation n’est toujours pas arrivée.

11H00. Toujours pas d’appel de Mme DRH. Le plateau des services des fonctions de support est quasiment vide. Seule Mme FonctionSupport s’active derrière son ordinateur. Mr BigBoss s’approche d’elle : « Comment ça se passe pour vous ce matin ? ». Relevant à peine sa tête de son écran, elle répond : « J’ai demandé aux collaborateurs de ne venir qu’en cas de nécessité absolue. Certains ont décidé d’être absents par crainte de l’épidémie, considérant qu’ils ne sont pas sur une activité essentielle. D’autres s’organisent pour réduire leur présence en transférant un maximum d’activité chez eux. Tout n’est pas possible mais on y travaille avec la DSI. » Mr BigBoss reprend : « Je suis étonné que dans une PME comme la nôtre certains pensent ne pas faire un travail essentiel ! Ils vont finir par donner raison à Mr Profit ! Bon en attendant comme d’habitude tout repose sur vous. Heureusement je sais que votre connaissance de tous les rouages de LEntreprise va vous permettre de piloter cette situation mais contrôlez quand même que nos clients peuvent encore nous contacter. Pour les fournisseurs, on verra plus tard. »

12H00. Toujours pas d’appel de Mme DRH. La question du repas du midi se pose. Dans l’entrepôt, les plus prévoyants ont apporté leur « gamelle » mais une majorité n’a pas anticipé la fermeture des restaurants. Mr BigBoss, alerté par Mr ContreMaitre, décide de contacter la pizzéria du quartier. Il tombe sur un patron atterré de la situation mais qui accepte de bonne volonté de cuire quelques pizzas. Une façon aussi de sauver sa recette du jour.

14H00. Toujours pas d’appel de Mme DRH. En revanche, Mme DirFi contacte personnellement Mr BigBoss. Hier elle a fait le voyage vers sa résidence secondaire en Bretagne où elle sait qu’elle dispose de tous les moyens techniques pour travailler correctement. Mr BigBoss ne peut s’empêcher de s’étonner car elle passe en général par Mr Profit. Du coup, il saute sur l’occasion pour tenter d’atténuer l’animosité de la veille. A travers la cloison en vitre, il fait signe à Mr Profit de le rejoindre. En appuyant sur le bouton du haut-parleur, il dit : « Entrez donc ! J’ai Mme DirFi en ligne. Autant que nous partagions ensemble son point de la situation. » Mr Run se sentant soudain de trop est rattrapé par Mr BigBoss : « Non restez aussi. Il est l’heure de se serrer les coudes. » Après un bilan très précis de Mme DirFi sur la situation financière de LEntreprise, sa trésorerie, les prévisions d’entrée, les charges à venir, Mr BigBoss et Mr Profit s’accordent pour dire que le matelas de sécurité est de 2-3 semaines maximum. Ils demandent à Mme DirFi de travailler sur trois hypothèses d’activité : catastrophique – pessimiste – normale et d’évaluer l’impact sur la trajectoire financière de l’exercice 2021 définie lors du budget. Mr BigBoss ajoute de regarder de près les conditions d’accès aux Prêts Garantis par l’Etat même s’il n’est pas très chaud car LEntreprise est déjà lourdement endettée avec les récents investissements. Après presque 2 heures de communication, le climat hostile a fait place à la concentration, la mobilisation, en un mot : l’unité.

16H00. Toujours pas d’appel de Mme DRH. Dans l’entrepôt, les équipes de l’après-midi sont arrivées depuis un moment. Mr DirecteurProduction fait un petit bilan à Mr BigBoss, Mr Run et Mr Profit : « Je suis épaté de l’engagement du personnel. Absentéisme quasi nul. Motivation excellente. Mais radio COVID bat son plein et je crains que dans les jours qui viennent leur énergie baisse. Certains m’ont déjà parlé de l’absence de protections et de masques, d’autres de la promiscuité avec leurs collègues. Même si la moyenne d’âge est jeune, ils sont quand même perméables à tout ce qui se dit et ils s’inquiètent. Pour le moment, la charge de travail ne leur laisse pas trop le temps de gamberger mais si le rythme ralentit, ils vont beaucoup parler entre eux. » « Il va falloir les surveiller comme le lait sur le feu ! » dit Mr Profit, « Je m’engage à passer à l’entrepôt plusieurs fois par jour pour les rassurer. » Mr BigBoss félicite spontanément Mr Profit pour sa sensibilité au bien-être de ses équipes.

17H00. Toujours pas d’appel de Mme DRH. Sur le plateau des fonctions de support, toujours personne. Mr BigBoss et Mr Run ont un drôle de pressentiment. Ils se dirigent vers le bureau de Mme FonctionSupport. Elle, d’habitude si sereine, semble complètement débordée. Ce qui ressemble à une désertion de ses équipes la surprend. Elle n’arrive pas à coordonner la moindre action. Elle pare au plus pressé mais n’arrive pas à faire face à la quantité de choses à faire. Elle se sent seule, en échec et en pleine culpabilité d’incompétence. « On a bien fait de passer par là ! » dit Mr BigBoss, « bon, à l’impossible nul n’est tenu ! Nous ne sommes qu’au début de la crise. Mr Run dès demain matin vous allez aider Mme FonctionSupport. Vous avez carte blanche pour les solutions. »

21H00. Alors encore en discussion avec Mr Profit et Mr Run, le téléphone de Mr BigBoss sonne ! « Allo ! » – voix très lointaine et hachée – « Allo oui  c’est Mme DRH ! Je viens seulement de pouvoir lire vos messages ! » Mr BigBoss : « Ah bon ? Vous savez que nous sommes en crise non ? » – « Oui, oui bien sûr mais j’ai dû emmener mon mari à l’hôpital ! C’est sérieux ! » Gros blanc dans le bureau de Mr BigBoss. « Bon dans ce cas rappelez-moi demain quand vous serez dans de bonnes conditions. On va s’organiser. Le plus important est la santé de votre mari. » Après avoir raccroché, Mr BigBoss se retourne vers ses deux compères de fortune : « Mais où est donc passée Mlle Transformation ? »

Episode 4 : Le taureau par les cornes

Jeudi 19 mars 2020.

06h30. « Mais quelle mauvaise idée cette dernière fiesta ‘avant la fin du monde’ entre copines. » se dit Mlle Transformation « Incapable de me lever hier en pleine crise ! Pour une fois que je ne fais pas passer le travail avant tout… Mais enfin c’est déprimant tout ce qui se passe ! Je vais profiter d’être réveillée de bonne heure pour arriver tôt à LEntreprise. »

06h45. Mr Run arrive à LEntreprise. Mr BigBoss est déjà là. Peut-être a-t-il couché sur place ? « Il en est bien capable. » pense Mr Run. En arrivant près de son bureau, il comprend que son patron est en pleine conversation téléphonique avec les associés du Fonds D’Investissement. Ça parle de PGE, de chômage partiel, d’état de la trésorerie. Le ton est tendu. Mr BigBoss se voit obligé de rappeler qu’ils ne sont pas les seuls actionnaires de LEntreprise. Mr Run préfère être à sa place qu’à la sienne. Soudain la sonnerie du standard téléphonique résonne. Mr Run n’hésite pas à répondre. « Oui allo ? C’est Mme DRH ! » Mr Run regarde sa montre et n’en croit pas ses oreilles. « Bonjour c’est Run à l’appareil. Tout va bien ? » Elle répond : « Oui, oui la situation de mon mari s’est stabilisée dans la nuit mais je ne peux pas lui rendre visite. Je profite d’être près de l’hôpital avec du réseau pour vous appeler. Mr BigBoss est disponible ? » Mr Run passe une tête dans le bureau de direction et fait signe avec un post-it que Mme DRH est en ligne. Mr BigBoss lève le pouce en disant à ses interlocuteurs : « Bon Messieurs je suis obligé de vous quitter car j’ai la responsable du personnel qui m’appelle. Vous pouvez constater que nous sommes sur le pont. Je vous garde informés bien sûr. A plus tard ».

09h30. Mr BigBoss est toujours en ligne avec Mme DRH. Mr Profit est là et, fait incroyable, Mlle Transformation arrivée aux aurores, est également présente. Tout ce petit monde a investi la salle du CODIR où sort de la pieuvre la voix, cette fois très claire, de Mme DRH. Malgré ses soucis personnels, elle a travaillé sur l’impact social des mesures gouvernementales. « Aux vues de nos activités, il va falloir bien déterminer les fonctions éligibles au télétravail et celles qui ne le sont pas comme dans l’entrepôt. » dit-elle. « Le chômage partiel ne pourra se déclencher que si nous prouvons que nous avons une rupture complète de notre activité. Pour l’instant ce n’est pas le cas et je ne comprends pas qu’une certaine partie du personnel côté des fonctions de support a pris la liberté de s’absenter sans motif. Bon je vais regarder tout cela en détail et je rappelle au plus tard demain, avant si des événements le justifient. »

11h00. Mr Profit remonte de sa tournée à l’entrepôt. Il a l’air sombre et contrarié. « Le climat se tend. Les équipes sont de plus en plus inquiètes. J’ai été pris à partie sur l’absence de protection et même de gel hydroalcoolique ! » Mr BigBoss agacé : « ça fait drôle Mr Profit d’être au contact de la vraie vie non ? » Il se reproche immédiatement cette attaque gratuite inutile mais sa nuit trop courte, l’échange désagréable avec les investisseurs et la réunion marathon avec la DRH ont eu raison de sa patience…

14h00. Mlle Transformation entre en mode panique dans le bureau de Mr BigBoss qui regarde les chiffres avec Mr Profit et Mr Business qui a enfin pu rentrer d’Espagne après un voyage homérique. Mr Run se tient discrètement en retrait. « Venez vite Mme FonctionSupport est en larmes derrière son écran ! » Mr BigBoss, qui sait qu’il n’est jamais bon de surréagir, apaise sa jeune collègue : « On ne va pas l’affoler en venant tous. Mr Run je croyais avoir dit hier de vous en occuper non ? Allez voir avec Mlle Transformation ce qu’il se passe. » Mr Run avait complètement oublié ce sujet, embarqué depuis son arrivé par une succession d’événements. Un peu vexé mais ne pouvant s’en prendre qu’à lui-même, le voilà en route avec Mlle Transformation pour sauver le soldat Mme FonctionSupport.

14h10. Mme FonctionSupport vide son sac au bord de la crise de nerf : « Je ne sais vraiment pas comment prendre le problème. J’ai besoin de voir les gens pour travailler. J’aime bien régler leurs problèmes. Là je suis toute seule à tout faire. Je n’y arrive pas. Je me sens abandonnées. Personne ne m’appelle. Je comprends pas. » Mr Run sent que le burn-out n’est pas loin. Trop facile de mettre ça sur le COVID. C’est probablement l’accumulation de mois de stress supportés en silence car cette place de manager Mme FonctionSupport l’espérait depuis des années. Elle avait même fait le deuil de son activité syndicale pour prouver sa volonté de « porter la voix du patron » comme elle dit. Sa gestion amicale et protectrice de ses équipes se révèle pour elle aujourd’hui contre-productive. Elle se sent trahie. Mlle Transformation est irritée surtout que son mal de crâne de la veille est revenu. Elle mesure la taille du chantier : équiper les collaborateurs de pc, ouvrir les accès qui vont bien sur les applications comme la comptabilité et la facturation, accéder à la bureautique et surtout adapter les processus pour que tout s’exécute avec des collaborateurs à distance et répartis aux quatre coins de l’Ile de France voire de la France entière. Elle lance un regard interrogatif à Mr Run qui rebondit : « Bon j’ai une idée pour nous aider mais je voudrai en parler avant à Mr BigBoss. Retrouvons-nous vers 17h dans son bureau. » Se tournant vers sa collègue : « Mme FonctionSupport on va trouver une solution à votre problème qui est aussi notre problème. Vous avez fait le principal en reconnaissant publiquement vos difficultés. C’est une preuve de maturité. »

15h15. Mr DirecteurProduction fait souffler un vent de panique à la direction. Alors que l’équipe du matin était quasi complète, à peine 40 % de l’effectif est présent cet après-midi ! La contagion de l’absentéisme dans les bureaux se propage dans l’entrepôt. Faut dire que les collaborateurs ont l’impression de prendre des risques considérables et craignent pour leur santé et celle de leur famille. Mr BigBoss, un peu résigné : « Bon produisez ce que vous pouvez. De toute façon je ne crois pas que le retard de quelques jours dans nos livraisons va déranger nos clients. Ils ont des soucis beaucoup plus importants en ce moment. En plus on commence à observer une chute significative dans les commandes, nos équipes prennent juste un peu d’avance sur les événements. »

17h17. Mr BigBoss au téléphone entouré de Mr Run, Mlle Transformation et Mr Profit : « Allo Mme Build ? » Une voix étonnée : « Oui ? ». « Mr BigBoss de LEntreprise au téléphone. Bonjour. Avez-vous un instant à nous consacrer ? » Toujours étonnée, Mme Build répond : « J’ai toute la soirée pour vous ! Je viens d’être mise dans la liste des employés qui seront mis en chômage partiel. Vous vous rendez-compte que c’est la première fois que je suis concernée par ça, c’est consternant ! Bon enfin, je vous écoute. » Mr BigBoss reprend : « Je crois que votre inactivité de ne va pas durer longtemps. Nous voudrions que vous veniez nous aider à nous adapter à ce qui nous arrive. On a besoin de vous pour passer la crise. Nous allons contacter votre Partner évidemment mais nous voulons absolument que cette mission vous revienne.» Mme Build, émue et rieuse, lâche : « Je croyais que j’allais m’enfoncer dans le blues et grâce à vous je vais reprendre le rock’n’roll ! »

Episode 5 : Télétravail ou pas télétravail

Vendredi 20 mars 2020.

08h30. « Bingo » s’écrie Mr Run, assis près de Mme FonctionSupport au mépris des gestes barrières. Voilà le visage de Mme Build qui apparait dans la fenêtre TEAMS sur l’écran de Mme FonctionSupport qui n’en revient pas. Elle n’est pourtant pas si vieille et a bien sûr entendu parlé des visioconférences. Mais de là à voir que c’est possible sans rien faire – enfin presque sans rien faire avec l’aide de Mr Run – cela la laisse sans voix. Mr Run reprend : « Vous voyez c’est pas compliqué, Mme Build vous a envoyé un lien et vous d’un simple clic vous voilà connectée ! Magique ! » Le regard de Mme FonctionSupport est tellement  émerveillé que Mr Run ne peut s’empêcher de penser : « Bon sang, j’ai l’impression de lui avoir montré la vierge ! ». Mme Build souriante est ravie de retrouver Mme FonctionSupport. Elles ne tardent pas à évoquer les bons souvenirs passés ensemble à mettre au point LaBelleAppliDigitale. Encore sous l’émotion, Mme FonctionSupport imagine une foule d’usages de la visioconférence. Mr Run laisse les deux femmes qui, emportées par leur enthousiasme, ne font d’ailleurs pas attention à sa sortie…

10h00. Dans l’entrepôt, le calme est surprenant. Les chaines de conditionnement sont arrêtées, les robots immobiles, les transpalettes et chariots élévateurs abandonnés. Mr DirecteurProduction et Mr Profit discutent avec une poignée de manutentionnaires. « Il ne nous reste plus rien à expédier. La chaine de production ici est complètement arrêtée et les produits reçus de nos fournisseurs n’arrivent plus. » annonce Mlle CheffeDEquipe. « J’ai réduit au maximum les équipes pour éviter aux personnes de venir pour rien mais là c’est fini pour aujourd’hui. » Elle continue : « en plus le livreur ce matin a largement laissé entendre que côté des transporteurs les difficultés commençaient à cause des conditions horribles pour les chauffeurs qui ne peuvent même pas s’alimenter ou prendre une douche dans les stations-services ! » Après concertation, Mr Profit et Mr DirecteurProduction décident de renvoyer tout le monde à la maison.

14h00. Cellule de crise dans la salle du CODIR. Mr Run fait un rapide point de la situation : tout le personnel des fonctions de supports depuis mercredi et maintenant celui de l’entrepôt sont chez eux. A priori pas de cas COVID chez les collaborateurs. Tant mieux. Si on regarde de près les activités, côté fabrication, il faut attendre de nouvelles commandes pour vider les stocks, côté conditionnement il faudra juste pouvoir envoyer les produits fabriqués par nos partenaires qui sont encore dans les transports. Pour les fonctions supports, Mme FonctionSupport a pu ce matin organiser sa première visioconférence avec ces responsables !

19h00. Mr Run est seul sur le parking. LEntreprise ressemble à un gros vaisseau fantôme. Mr Profit est parti avec une pile de dossier sous le bras. Mme FonctionSupport est partie, rassérénée grâce à TEAMS sont nouvel ami. Mlle Transformation n’est pas venue mais son absence ne s’est pas fait sentir tant elle a été virtuellement sur la brèche depuis ce matin. Elle est de la génération du digital et ça se sent. Les autres membres du CODIR ne sont pas venus et ont effectué le minimum « syndical » avec quelques coups de fils. Même Mr BigBoss est parti. La semaine fût éprouvante pour lui et son besoin de retrouver sa jeune femme enceinte est bien légitime. Mr Run est seul et s’interroge sur le monde qui s’ouvre où probablement rien ne sera plus comme avant. Qui aurait pensé que son prochain rendez-vous professionnel sera un CODIR à distance, de chez lui, lui qui ne conçoit le travail qu’à l’intérieur des locaux de son entreprise ?

Episode 6 : Le premier CODIR digital

Lundi 23 mars 2020.

09h00. Après un week-end à découvrir le plaisir des ‘apéros skype’, chacun se connecte pour le premier CODIR virtuel en visioconférence. L’ordre du jour pour Mlle Transformation est simple : tour de table des participants.

Mr BigBoss ouvre la séance de son salon en rapportant les derniers échanges, plus calmes, avec les investisseurs. « Ils sont rassurés depuis les annonces du gouvernement pour soutenir l’économie même s’il ne faut pas rester l’arme au pied et surtout surveiller qui sera éligible à quoi. En tout cas, les mesures de chômage partiel et les Prêts Garantis par l’Etat apportent un peu d’oxygène pour tenir un peu. »

Mr Profit, manifestement dans sa cuisine, semble dire quelque chose mais son micro est coupé. Mr Business, ratatiné dans un coin de son 2 pièces où il vit avec sa femme et leur nouveau-né, chuchote, pour ne pas réveiller le bébé, que les commandes ont un encéphalogramme plat. Lui le roi du calembour et de la bonne humeur n’a pas trouvé mieux dans son stock de métaphores médicales de circonstance.

Pendant que Mr Profit se débat avec son matériel, Mme DirFi dans un décors rustique et campagnard soigné, remet le couvert sur la situation financière de LEntreprise. Elle agace Mr BigBoss qui relève quelques propos un peu trop défaitistes à son goût. Il ne peut s’empêcher de lui rappeler que son rôle n’est pas d’être le Cassandre du CODIR. Plus intéressé par la dimension humaine que financière de la situation, Mr BigBoss donne la parole à Mme DRH qui s’est fait accueillir par une voisine qui dispose d’une connexion internet correcte. La caméra n’est pas très bien cadrée sur Mme DRH mais au moins elle est là et elle peut exposer les critères d’éligibilité au chômage partiel des collaborateurs. Comme c’est parti, ces critères semblent correspondre au personnel de l’entrepôt en l’état du carnet de commandes. Pour le personnel des fonctions de support, c’est moins clair car il reste un filet d’activité.

Soudain un énorme bruit de musique rap fait irruption dans le CODIR. « Mr Profit vous avez réussi à remettre votre micro on dirait. Je vous suggère de le fermer à nouveau car on ne s’entend plus. » Mr BigBoss trouve que la visioconférence n’a pas que des avantages. Il s’adresse à Mr Marketing qui en est à son troisième changement de fond d’écran. Après la plage puis l’envolée de ballons, le voilà en direct de Wall Street ! L’effet ‘fond vert’ est grossièrement géré par le réseau, lui déformant la tête dès qu’il esquisse le moindre mouvement. Au moment de prendre la parole, il est coupé par Mr Profit revenu à la charge sur la situation à l’entrepôt. Ça l’arrange plutôt car il n’avait rien de très pertinent à dire.

12h00. Trois heures que le CODIR est ouvert. La conversation tourne difficilement. Les échanges ne sont pas fluides. Mlle Transformation a bien tenté de mettre de l’ordre en prenant la main sur les interventions mais l’indiscipline et l’inexpérience des participants rendent parfois impossible les dialogues. Elle a jeté l’éponge et laisse la loi du plus fort ‘en gueule’ s’imposer. Mr Profit pollue de nouveau l’espace sonore avec des bruits de tirs à l’arme lourde. Mr BigBoss décide de siffler la fin du CODIR d’autant plus que tout cela finit par devenir une revue des chiens écrasés. Dans son coin, Mr Run, présent dans les locaux en dépit des recommandations sanitaires, n’a rien dit. Bizarre pour celui qui est censé gérer une cellule de crise. Mais Mr Run n’est pas abattu, il est dans l’action même si la semaine qui s’annonce va être très, très calme…

Episode 7 : A chacun son confinement

Samedi 28 mars 2020.

Mlle Transformation déprime. Les jours se suivent et se ressemblent. Quelle différence entre ce week-end qui démarre et les autres jours de la semaine ? Le rituel est toujours le même : se lever à l’heure habituelle pour garder le rythme, lire les mails – pas grand-chose – faire le tour de ses équipes : le matin Mr DSI qui a beaucoup d’activité, le chanceux ; l’après-midi Mme FonctionSupport qui fait un point d’avancement sur les travaux avec Mme Build et en soirée Mme DRH qui ne répond jamais, préférant sans doute traiter directement avec le patron. Et entre ces appels, le grand vide dans son  petit studio cabine qu’elle loue très cher au centre de Paris. Evidemment ce n’était pas le plan ! Vivre petit est supportable quand le temps passé au travail est important et que toutes les autres activités sociales avec les amis se passent à l’extérieur. Avec cette épidémie, tout s’inverse et passer 23h sur 24 chez soi est un supplice sans compter que c’est aussi un sérieux coup de frein à sa carrière qu’elle voyait brillante et fulgurante.

Pour Mr Profit, cette semaine enfermée dans sa confortable maison, dans une résidence pour cadres supérieurs de l’ouest parisien, a été une prise de conscience de son éloignement avec sa famille. Après l’attitude détestable de ses enfants pendant le CODIR de lundi, sa présence inhabituellement longue dans son domicile a révélé combien il ne connaissait plus ses enfants surtout les deux lycéens qui entrainent le collégien dans leur fronde. Seule la petite dernière de 8 ans semble ravie d’avoir son papa chez elle du matin au soir. Il a découvert que sa femme avait baissé pavillon et laissé le pouvoir aux plus grands. Le salon était leur domaine, le reste de la maison aussi d’ailleurs. Mr Profit est concentré depuis des années sur son travail avec des amplitudes horaires dingues, des week-ends studieux à travailler encore, lire la presse. Il s’accorde rarement quelques heures pour faire un golf ou se détendre avec quelques amis au club house. Cette semaine complètement anachronique redistribue complètement les cartes. Quel sens y-a-t-il à s’engager professionnellement pour le confort et le bien-être de sa famille et constater qu’elle se ligue contre vous et ne partage plus rien avec vous ?

Mme DirFi longe la plage pour sa sortie quotidienne. Les accès sont interdits. Quelle tristesse surtout avec ce beau temps. Elle sait qu’elle dépassera l’heure autorisée. Elle a signé les autorisations ridicules qui vont bien et qu’elle garde dans sa poche. Au dernier CODIR, elle a bien senti que son sujet n’intéressait personne mais que pouvait-elle dire d’autre ? Elle a profité des derniers jours pour déconnecter, prendre du recul, laisser le combat de coqs entre Mr BigBoss et Mr Profit se passer sans elle. Elle devient peu à peu observatrice des événements et profite de la période pour se mettre à jour dans ses lectures et profiter de sa maison. D’ailleurs cette histoire de télétravail va falloir qu’elle y pense car elle se sent prête à suivre ce modèle professionnel.

Mme FonctionSupport, depuis son 2 pièces dans une cité HLM d’une commune proche de Paris, a passé sa semaine au téléphone et en visioconférence qu’elle maitrise maintenant complètement au grand regret de ses équipes qu’elle harcèle quotidiennement. Elle occupe son temps du matin au soir à vérifier, contrôler, rappeler. Elle lance des actions de nettoyage des écritures et des suspens. Elle occupe ses équipes, fait de la sur qualité. Elle recrée l’agitation de son plateau. Elle ne se rend pas compte qu’elle épuise ses collègues. Elle ne veut pas reperdre le contrôle comme la semaine dernière. Et comme si ce n’était pas suffisant, tous les soirs elle travaille 2 heures avec Mme Build sur la formalisation de ses processus et de son organisation. Ce job elle l’a attendu toute sa vie. C’est pas une petite grippe qui affole tout le monde qui va casser son élan. D’ailleurs elle suit en cela les propos de sa nouvelle idole : le professeur Raoult.

Mr Business tourne comme un fauve en cage dans son petit 2 pièces du 20ème arrondissement entre sa jeune épouse et son bébé. Lui qui passe son temps entre ses nombreux déplacements professionnels, sa passion pour le foot et le rugby ou plutôt en bon parisien pour le PSG et le Stade Français, et ses moments conviviaux avec ses amis du Balto, il vit les règles de confinement comme une punition du destin. Déjà divorcé 2 fois, 5 enfants à charge, il s’inquiète pour son avenir ou plutôt l’avenir de ceux qui dépendent financièrement de lui. Il a été d’une loyauté et d’une fidélité sans faille avec son ami d’enfance Mr BigBoss et il reconnait que ça lui a plutôt bien servi. Lui le chasseur né, le développeur de nouveaux marchés, capable de négocier avec tous les acheteurs de la planète, il se sent vide et désemparé. Heureusement les doux babillements de son bébé lui rappellent de temps en temps que la vie est belle. Il va se ressaisir c’est sûr. A commencer ce soir avec le méga apéro virtuel organisé par ses amis !

Dimanche 29 mars 2020.

Mme DRH, comme tous les matins, appelle l’hôpital. Son mari, sous respirateur, a été plongé dans le coma. La situation est critique mais stable. Toute la semaine, elle a vécu au rythme de cette attente quotidienne de nouvelles de la santé de son conjoint. Pour ne pas penser au pire en boucle, elle s’est beaucoup investie sur les questions du chômage partiel et du télétravail . Elle qui a toujours conçu son job centré sur les relations humaines et les rapports de force, elle qui est au courant de toutes les histoires (petites et grandes) à l’intérieur de LEntreprise, la voilà qui s’intéresse aux conséquences juridiques possibles du nouveau monde. Et elle y travaille même un dimanche malgré le beau temps !

Mr DirecteurProduction profite du soleil dans le jardin de son pavillon de banlieue. Petit-fils d’immigrés tunisien, ses parents lui ont appris que le travail et la famille devaient passer avant tout. Il a toujours suivi ce conseil et il constate, l’odeur du barbecue aidant, à regarder sa femme et ses trois enfants autour de lui que cela ne lui a pas trop mal réussi. Cette épidémie est ennuyeuse mais bizarrement il reste optimiste. La situation ne peut pas rester comme cela et dès que les feux repasseront au vert il s’investira de nouveau. En attendant, il profite du moment et découvre aussi que la télévision pouvait servir à autre chose que pour les matchs de football. Il adore ces vieux films reprogrammés l’après-midi qu’il a regardé toute la semaine.

Mr Marketing s’est réveillé ce matin – enfin ce matin si on considère que l’après-midi commence à 15 heures – avec des idées ! Il était temps ! Les synapses apathiques depuis le début de la crise, Mr Marketing a traversé la semaine comme un sorte de zombie dans son appartement de l’est parisien aménagé dans une ancienne usine réhabilitée en logements pour artistes et startuppers. Le régime de pizzas, de bières et de jeux vidéo n’a pas fait oublier les soirées entre potes, soirées remplacées par Netflix. Mais ce matin, suite à un processus qu’il ne s’explique pas, il a une idée ! Il va avoir enfin quelque chose à présenter demain au prochain CODIR. Du coup, il appelle sa compagne, styliste dans la mode, pour tester sur elle ce moment d’inspiration.

Alors que les jingles du dimanche soir sont émis par la télévision restée allumée pour le chat qui dort en boule sur le fauteuil, Mr Run rumine les vicissitudes de l’époque. Une semaine à ne quasiment rien faire suite à l’injonction de Mr BigBoss de rester chez lui. Personne le contacte. Mr DSI ne lui demande pas de conseils. Même Mme Build ne fait pas d’efforts pour l’informer de la progression de ses travaux. « Combien de temps vais-je rester inutile ? » se demande-t-il.

Episode 8 : Comment pivoter

Lundi 30 mars 2020.

Nouveau CODIR en visioconférence. Tous les participants semblent avoir réglé leurs problèmes techniques de la dernière fois. Les voix sont claires et les images aussi. Les visages semblent plus concentrés, plus concernés.

Après un rapide tour de la situation de Mr BigBoss – on a quand même dépassé les 3000 morts en France – Mlle Transformation annonce que Mr Marketing a une idée à proposer au CODIR. Devant les regards étonnés et interrogateurs des autres directeurs, Mr Marketing s’éclaire la voix et présente sa proposition : « Voilà, hier il m’est venu une évidence : je n’y connais rien mais il me parait certain que le port du masque va devenir obligatoire. Mais, à écouter les spécialistes, il n’y en aura pas assez pour tout le monde. Cette rupture entre l’offre et la demande est une opportunité. Notre problème aujourd’hui est de ne pas proposer de produits « essentiels ». Pourquoi ne pas nous mettre temporairement sur ce créneau ? Pas sur la fabrication de masques aux normes médicales mais sur la fabrication de masques en tissus. Nous avons le savoir-faire, nous avons les créateurs,  nous avons la force de vente et, hum, les outils marketing qui vont bien. De plus, nous pourrons même imaginer des produits dérivés autour du masque. Qu’en pensez-vous ? »

Mr Profit rebondit le premier : « C’est une excellente idée ! Je pense même qu’il ne faut pas perdre de temps pour la mettre en œuvre car la fenêtre de tir sera courte. » Mr BigBoss qui, pour une fois depuis longtemps, n’est pas vexé de ne pas avoir réagi le premier, ajoute : « Oui excellent Mr Marketing. Dès cet après-midi, il faut convoquer notre équipe de conception et de fabrication de produits. Idéalement il faudrait sortir un petit catalogue cette semaine et une campagne au plus tard avant le week-end prochain. »  

Les autres membres du CODIR sont un peu soufflés en découvrant l’agilité appliquée par Mr BigBoss. Mr Run reprend le sourire. Les vacances forcées seraient-elles finies ?

Episode 9 : Masque obligatoire et reprise d’activité

Mercredi 1 avril 2020.

Le téléphone de Mr Business vibre et sonne. Une commande vient de tomber ! Mr Business avait demandé aux équipes informatiques d’automatiser l’envoi d’une alerte à la première commande enregistrée. Il reconnait que les équipes informatiques ont été réactives pour implanter cette fonction. Mais là de quoi s’agit-il ? D’un test de la DSI , d’un poisson d’avril ? Il se précipite sur l’application de suivi des commandes. Les 7 premières commandes tombées hier après presque 3 semaines de calme plat. Bien sûr c’est peu même ridicule mais pour Mr Business c’est un peu comme un mort qui soudain se remet à respirer. L’image de l’encéphalogramme plat qui se remet à biper lui vient à l’esprit mais il l’efface vite car il avait fait un bide complet lors d’un CODIR avec cette métaphore.

Vendredi 3 avril 2020.

Après les 7 commandes de mardi, 12 mercredi et 23 hier. C’est toujours faible mais au moins ça augmente tous les jours. Et ce week-end, LEntreprise va lancer sa campagne marketing pour promouvoir sa nouvelle ligne autour des masques en tissus et accessoires associés. Les équipes de fabrication sont revenues dans l’entrepôt avec des protections faites maison qui vont du masque de scaphandrier revisité à la chaussette trouée recyclée en masque de fortune. Une sorte de carnaval de Venise du pauvre s’est installé. Tout le monde pourrait en rire mais l’ambiance est plutôt à la concentration. Chacun fait son maximum pour construire un avenir à LEntreprise car c’est aussi une façon de construire son propre avenir.

Mr Profit et Mr DirecteurProduction, venus diriger la reprise des travaux, constatent que le stock de ces nouveaux produits atteint un niveau conséquent et décident de contacter les équipes de conditionnement et d’expédition pour une reprise du travail dès lundi. Mr Contremaitre et Mlle CheffeDEquipe sont chargés d’organiser une montée en charge de la capacité de production en commençant à 30 % de présence. En fonction du rythme des commandes, la rampe d’accélération de la montée en charge des équipes sera adaptée.

Mr Business et Mr BigBoss sont à la chasse aux partenaires. L’idée de base de Mr Marketing a fait des petits : les créatifs ont ajouté une série de produits autour du masque : accessoires de mode coordonnés, pochette de rangement, etc… De son côté, Mr BigBoss a pensé que des marques pourraient s’intéresser au masque comme vecteur de communication. A peine a-t-il évoqué le sujet avec Mr Business hier que ce dernier s’est lancé à corps perdu dans le contact avec des prospects aidé par ses équipes commerciales, trop heureuses de sortir enfin du tunnel de l’inaction.

Episode 10 : Déconfinement à l’horizon

Lundi 20 avril 2020.

Malgré la barre des 20 000 personnes décédées suite au COVID, la situation s’améliore. Hier le premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé un début de déconfinement pour le 11 mai 2020. Pour les modalités précises faudra attendre. Mais, en ce lundi jour de CODIR, Mr BigBoss considère que ces annonces sont de bon augure d’autant plus que LEntreprise sera en départ lancé au mois de mai. En effet, après les premiers soubresauts de la reprise de début avril, l’activité est repartie d’autant plus que la campagne autour des masques personnalisés est une vraie réussite.

Mr Business explique en CODIR : « Manifestement le réflexe de commande sur internet s’est largement développé pendant le confinement. Notre campagne a été certes très opportuniste. Mais je reconnais que la préoccupation de Mr Marketing de conserver un message sincère et rassurant a permis de ‘faire mouche’. »  Mr Profit, qui n’a pas perdu l’habitude de jeter un léger froid sur l’enthousiasme de ses collègues, reprend : « Oui c’est bien. Mais nous ne sommes encore qu’à 50 % de notre capacité de production. Nous n’avons d’ailleurs pas encore complètement repris le rythme sur deux équipes. Et puis, il va falloir mesurer la durée de l’effet masque car il est certain que des masques il va en tomber du ciel comme à Gravelotte dès que les mastodontes de la production industrielle seront en état d’en produire, et d’après ce que j’entends c’est pour bientôt. » Mr Business, un peu contrarié, s’énerve : « Moi je préfère voir le verre à moitié plein ! Cette campagne avec les masques a permis de conquérir de nouveaux clients dont certains sont devenus aussi des acheteurs de nos produits classiques. » Mr Profit : « Ah oui ? Combien de pourcent ? » Mr Business est évidemment pris de court car il a, comme souvent, donné un sentiment basé sur quelques cas clients qu’il a observé. De là, à avoir la vision au cinquième chiffre après la virgule… Un ange passe.

Mme DirFi, toujours en Bretagne, sent que c’est le bon moment pour intervenir : « En tout cas, grâce à la réduction des charges du personnel et l’entrée de revenus depuis avril, la situation de la trésorerie s’améliore. Nous pourrons peut-être réduire notre besoin de consommation du PGE, sauf évidemment s’il y a une rechute de la situation. »

Mlle Transformation, également à distance, bien silencieuse jusqu’ici, prend la parole un peu gênée : « Si les équipes de l’entrepôt ont repris, même partiellement, leur poste de travail, je dois avouer que côté des fonctions de support ça discute beaucoup. Les travaux menés par Mme FonctionSupport, avec l’aide de la DSI et de Mme Build, ont permis de mettre en place le travail à distance dans une grande majorité des activités mais je sens aujourd’hui qu’il existe un grand flou et une mosaïque de situations personnelles entre ceux qui veulent basculer en télétravail complètement, ceux qui n’en veulent surtout pas, ceux qui ne peuvent pas, ceux qui s’interrogent de l’impact sur le contrat de travail et la rémunération, ceux qui demandent des aides et enfin ceux qui ont peur de revenir car ils pensent que le sujet du covid n’est pas terminé.

Mme DRH, toujours en Bourgogne mais rassurée depuis que son mari est rentré de l’hôpital, informe le CODIR que justement elle travaille actuellement sur les conséquences de la mise en œuvre du télétravail et que c’est un vrai casse-tête juridique pour les PME/ETI !

Mr BigBoss tente une synthèse de ce CODIR où décidément l’enthousiasme est de courte durée. Il pense d’ailleurs que Mr Profit n’est pas étranger à ce climat légèrement délétère alors qu’il pensait avoir fait le plus dur en traversant cette période de crise : « Bon je vois que malgré les bonnes nouvelles nous avons des difficultés devant nous. Personne ne sait comment l’avenir se dessinera entre ceux qui appelle à un nouveau monde et les autres qui souhaite un retour de l’ancien. »

Mr Run, resté observateur du CODIR dans un coin, ne peut s’empêcher d’entrevoir les espoirs et les désillusions à venir car LEntreprise n’est pas sortie des épisodes de mauvais temps. Il n’est pas sûr que l’équipage fera bloc au prochain tangage du navire.

Saison 3 : contre vents et marées – cliquez ici


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Crédit photo : photo détournée d’après l’excellente collection pour enfant « Monsieur Madame »

© Ecrit par Jean Méance aidé de Martine Méance en mai et juin 2021

4 commentaires

  1. Bonjour Jean,
    Très bonne idée cette fiction…nourrie par du vécu. Bravo !
    Je suis bien loin de tout ça maintenant…mais toujours observateur attentif.
    En effet, c’est plutôt la mer mon horizon, entre La Tranche sur Mer et La Rochelle bientôt. Alors si jamais tu passes dans le coin, je serai toujours prêt pour un casse croûte !!
    Amicalement.
    René

    J'aime

    1. Bonjour René
      Merci pour ton commentaire encourageant. En effet, c’est un plaisir pour nous d’écrire cette fiction.
      Je note ta suggestion et je ne manquerai pas de te faire signe.
      Amicalement
      jean

      J'aime

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