Breaking Bad : l’alchimie des expériences

Avatar de jmeancePublié par

Pendant 5 ans, de 2008 à 2013, Breaking Bad a tenu en haleine des millions de téléspectateurs et continue, encore aujourd’hui, à être beaucoup regardé sur les plates-formes de streaming.

L’origine du succès tient dans un scénario très original, souvent pris en exemple pour les élèves scénaristes :  un professeur de chimie, Walter White, la cinquantaine, introverti, très cérébral, est diagnostiqué d’un cancer léthal. Devant le prix des traitements et dans la crainte de laisser sans le sous sa femme Skyler, enceinte, et son fils adolescent et handicapé, Walter trouve le moyen de s’associer, par hasard, avec un jeune paumé, Jesse Pinkman, pour produire de la Méthamphétamine (ou Méth) de la meilleure qualité qui soit. Le moyen est illégal bien sûr mais il permet d’accumuler rapidement les sommes d’argent nécessaires pour payer les soins de Walt et assurer l’avenir de sa famille. Le problème est qu’il est pris dans l’engrenage…

Le génie des scénaristes est de transformer par petites touches l’ensemble des personnages qui évoluent dans un contexte où la frontière entre le bien et le mal est piétinée et effacée mais n’en disons pas plus pour ne pas spoiler la série.

Que vient donc faire Breaking Bad dans mes métaphores cinématographiques ?

La dimension qui m’intéresse est la relation entre Walter White et Jesse Pinkman. Une association qui peut sembler bancale avec d’un côté un personnage mature, réfléchi, scientifique, installé dans une vie professionnelle sans envergure au lycée, complétée par un petit boulot pour arrondir les fins de mois et améliorer les finances de sa famille ; et de l’autre, un adulte à peine sorti de l’adolescence, mal éduqué, impulsif, marginalisé, débrouillard et sous l’emprise d’une drogue qu’il « cuisine », dans des conditions douteuses, pour lui et ses « amis ». Dans une situation normale, ces deux-là n’auraient jamais croisé leur destinée mais, nécessité faisant loi, ils doivent associer leurs compétences : Walter dans la fabrication d’une Méth de première qualité et Jesse dans la distribution de cette même Méth.

Ce duo insolite m’interpelle sur une question de fond : c’est quoi l’expérience et comment est-elle gérée dans les entreprises ?

L’expérience dans le dico : une définition équivoque

Il est intéressant de prendre les deux définitions suivantes du terme expérience (source site Ortolang du CNRS que je vous recommande) :

  • la première est « le fait d’acquérir, volontairement ou non, ou de développer la connaissance des êtres et des choses par leur pratique et par une confrontation plus ou moins longue de soi avec le monde » ;
  • la seconde est « le résultat de cette acquisition; ensemble des connaissances concrètes acquises par l’usage et le contact avec la réalité de la vie, et prêtes à être mises en pratique.. »

La première définition décrit une action quand la seconde décrit un résultat. Le mot « expérience » est donc équivoque.

L’expérience (action) fait référence à un vécu et des connaissances accumulées quand l’expérience (résultat) précise comment les connaissances produisent des compétences et un savoir-faire. Quand un recruteur indique dans une annonce qu’il « recherche H/F, 3 ans d’expérience » : cherche-t-il quelqu’un qui a passé 3 ans sur un poste identique ou quelqu’un qui a les compétences qui nécessitent environ 3 ans pour être acquises ?

Je sais c’est subtil mais revenons à notre couple Walter et Jesse.

Walter et Jesse : l’association de leur expérience malgré eux

Walter est un homme mûr. Professeur de chimie dans un lycée, il aurait pu être chercheur ou entrepreneur mais son tempérament timide et son inversion aux risques ont conduit à ce poste d’enseignant pour lequel il semble surqualifié. Le type est très « popotte » et sa famille est sa priorité jusqu’à l’annonce de son cancer et de sa mort quasi-certaine. Il a l’expérience académique de la chimie, renforcée par des années d’enseignement prodiguée à des esprits parfois réfractaires et imperméables à la complexité de la matière.

Jesse, quant à lui, est livré à lui-même depuis son adolescence. Archétype du jeune paumé, désœuvré, désenchanté, Jesse a trouvé dans la « cuisine » pour créer de la Méth et dans sa distribution avec l’aide de ses amis marginaux, l’activité nécessaire et suffisante pour le faire vivre ou survivre entre deux séances de « défonce ». Il a l’expérience brutale de la rue, de ses codes et du monde underground des dealers et des junkies.

Rien n’aurait dû réunir ces personnages. Seule l’imagination des scénaristes de Breaking Bad réussit à les réunir et à les obliger à collaborer.

L’étape suivante est d’observer les bases sur lesquelles cette relation « professionnelle » de circonstance va s’établir. Très rapidement Walt assoie son autorité : celle du plus ancien, du plus compétent en chimie, de celui qui connait la vie et comprend ce qu’il fait. Jesse rechigne en exécutant de mauvaise grâce les premiers ordres donnés par Walt. Seule la garantie d’obtenir de la drogue pure de grande qualité le fait tenir.

Mais les forces s’inversent dès lors que se pose le sujet de la vente de cette Méth aux consommateurs via un réseau de distribution interlope. Walt est complètement désemparé face à ce monde qui obéit à des règles qu’il ne connait pas. Le voilà livré aux caprices du jeune Jesse.

La suite de la série est une évolution conjointe qui fera progresser Walt dans sa connaissance des réseaux pour écouler de la drogue, blanchir de l’argent en gros toute la chaine de valeur de ce milieu et Jesse dans la rigueur de fabrication d’une Méth pure et dans la connaissance, même acquise sur le terrain, des bases pour fabriquer en toute autonomie ce produit.

Le temps passé ensemble par Walt et Jesse permet une montée en compétence croisée de « l’ancien » et du « moderne ».

Un plaidoyer pour croiser les expériences entre générations

Trop souvent délaissée en entreprise, le croisement de l’expérience entre générations peut pourtant être une richesse. Bien sûr des grands groupes ont mis des programmes de mentoring ou de parrainage pour forcer les jeunes embauchés et les employés séniors à établir des connexions entre eux. Ces programmes ont des difficultés à persister dans la durée. La nécessité de la performance, le manque de temps (souvent pour les séniors), la volonté de s’affranchir et de s’affirmer (plutôt chez les juniors) et une absence d’incitation des directions générales qui comptent sur la bonne volonté des managers, tout cela nuit à toute initiative des DRH pour créer des synergies entre générations.

Pourtant le croisement d’expérience est bien une richesse. Par exemple, les juniors, biberonnés aux réseaux sociaux, qui ont grandi l’iphone collé à la paume seront toujours plus agiles sur le digital que les séniors, même si certains s’échinent pour rester dans le coup. Les séniors, de leur côté, forts de leurs années passées en entreprise, à vivre les conséquences de transformation et/ou de crises successives, connaissent mieux les enjeux de réussite de leur organisation, les « jeux politiques » ou le « shadow » organigramme. Toutes ses choses qui ne s’apprennent pas à l’école mais qui sont utiles pour les juniors pour comprendre l’écosystème de leur entreprise.

Je l’ai déjà écrit : je ne partage pas l’idée de mettre les personnes dans des boîtes en fonction de leur génération surtout quand cette classification, les XY, les milleniums, les quadras etc…  devient connotée et tend vers un jugement de valeur clivant entre générations qui finit par exclure de l’emploi à la fois les jeunes, jugés trop novices et donc ignorants, et les anciens, soupçonnés d’obsolescence.

Je préfère quand chaque génération est appréciée par son expérience qu’elle soit liée au temps (action) ou à la connaissance (résultat). L’expérience liée au temps est plutôt le privilège des séniors même si elle dépend du parcours professionnel de chacun. 20 ans d’expérience ne se valent pas bien sûr. Elle dépend des choix de chacun, de son parcours, de sa mobilité tant géographique que professionnelle, des événements d’entreprise vécus… Bref, elle peut être plus ou moins riche mais une chose est sûre : pour avoir 20 ans d’expérience, il faut…20 ans !

L’expérience liée à la connaissance et au savoir-faire est le produit de la formation et de la mise en pratique. Dans une société où les changements des technologies, des modèles économiques, écologiques, sociétaux se font au rythme d’un cheval au galop, il est évident qu’à niveau d’étude équivalent, un jeune entrant sur le marché du travail en 2021 n’a pas le même bagage de compétences qu’un autre jeune arrivé en 1981 dans ce même monde du travail. Chaque génération est toujours mieux adaptée aux nouvelles technologies de son époque. Nouvelles technologies qui deviendront d’ailleurs les anciennes technologies 15 ans plus tard !!

Dans un monde idéal, nous pourrions penser que la complémentarité des expériences entre générations pourrait être une valeur cardinale de la gestion des ressources humaines. Malheureusement les données sur le taux d’emploi par classe d’âge démontrent (voir graphique) que, depuis les années 90, la classe des 15-24 ans est particulièrement sinistrée et que celle des 50-64, bien qu’en rebond depuis la fin des années 90, reste avec un taux d’emploi inférieur à l’ensemble de la population. Les séniors et les juniors sont donc réunis dans le même combat pour exister professionnellement.

Breaking Bad avec l’histoire de Walter et Jesse, propose une belle métaphore sur l’alchimie des expériences complémentaires d’un junior et d’un sénior produisant des résultats extraordinaires. Je fais le vœu que cette histoire inspire les politiques RH des entreprises car un tissus économique ne peut reposer uniquement sur 80 % des actifs entre 25 et 49 ans !!

Pour découvrir ou redécouvrir Beaking Bad, le trailer de la saison 1 est une très bonne introduction à cette série. Vous y verrez notamment le moment ou Walt dit à Jesse « You know the business. I know the Chemistry. »

Breaking Bad : trailer de la saison 1

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Crédit photo : presse-citron.net

 © Ecrit par Jean Méance en janvier 2021


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