Vaccin contre le Covid : miracle de l’agilité et de l’innovation ou une prise de risque contrôlée ?

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Attention : cet article n’est pas un papier médical sur la recherche du vaccin contre le covid-19 mais une réflexion sur la conduite de projet complexe illustrée par l’actualité et les annonces faites par les grands laboratoires pharmaceutiques.

Pfizer et Moderna virent en tête dans la course pour trouver le vaccin contre le Covid-19. Les enjeux sanitaires mais aussi économiques sont énormes et justifient que tous les laboratoires se soient lancés dans cette compétition. Pour les spécialistes de la question, le délai entre le début des recherches et la mise en marché du vaccin est tout simplement exceptionnelle. D’après plusieurs sources convergentes, la mise à disposition, à grande échelle, d’un vaccin efficace met entre 10 et 14 ans. D’après l’article d’Euronews, « le vaccin le plus rapidement réalisé est celui des oreillons…10 ans séparent le début de la recherche à sa mise sur le marché. »

Le contraste est étonnant entre cette durée historique et communément admise et le délai de quelques mois pour mettre en marché le vaccin contre le Covid-19. Je ne vais pas me positionner sur le plan de la recherche médicale, domaine qui n’est pas le mien, mais plutôt celui de l’observation de la méthode projet car s’il s’avère que si le vaccin est réellement disponible en 2021 – et on peut tous l’espérer – ce sera un véritable miracle de la combinaison du mode agile et de l’innovation. Dans le cas contraire, il s’agira de mesurer la prise de risques engagée et de ses conséquences.

Mais avant de revenir à notre course au vaccin, reprenons les grandes promesses de l’agilité et de l’innovation.

L’Agilité ou l’art de trouver le chemin le plus court de l’idée à sa réalisation

L’agilité est le nouvel Eldorado vendu depuis quelques années aux décideurs du monde entier, rouges de jalousie devant la réussite écœurante des GAFAM. Les GAFAM ont un point commun : être partis d’une idée en mode start-up et arriver aujourd’hui à brasser des enjeux financiers qui n’ont rien à envier aux budgets des nations. Mais comment est-ce possible ? La réponse : l’agilité ! Pas celle des scrums, des backlogs, des Produits Minimums Viables qui ne sont que des outils méthodologiques mais bien celle qui permet de passer le plus rapidement possible de l’idée, du concept ou du design à la réalisation concrète d’un « truc » qui sert bien à quelqu’un ! Finalement, peu importe les moyens et la méthode pourvue que la durée soit réduite.

L’innovation ou l’art de trouver un autre chemin

L’innovation a de nombreux aspects évidemment. Je m’intéresse ici à son influence dans la conduite d’un projet. L’innovation pour l’innovation, la beauté du geste, n’est pas d’une grande utilité pour ce papier même si je reconnais qu’elle peut aider à développer de nouveaux marchés pour des sociétés commerciales en perpétuelle recherche de nouveaux produits. Non, ce qui m’intéresse ici c’est l’innovation qui permet, pour un objectif donné, d’atteindre cet objectif par un autre chemin. Comme nous sommes dans la gestion de projet ce chemin doit être forcément plus court et/ou moins cher et/ou apporter plus de fonctionnalités (les spécialistes de la gestion de projet auront reconnu le fameux trépied sur lequel tout chef de projet est assis : coût-temps-fonctionnalités).

Agilité et innovation au service de la recherche du vaccin contre le Covid-19

Sans être un spécialiste de la recherche médicale, j’ai relevé quand même l’écart entre la durée communément admise de 10 ans minimum pour trouver un vaccin et les quelques mois qui séparent l’arrivée du Covid-19 au journal de 20 heures et les annonces de Pfizer ou Moderna…

La recherche d’un vaccin est un projet. Et à observer la situation, il est légitime de se demander comment Moderna et Pfizer peuvent-ils être en mesure d’annoncer en être déjà là !! On va voir que c’est justement l’effet conjugué de l’agilité et de l’innovation qui produit ce résultat.

Mais avant, il est nécessaire pour avoir une idée plus précise et concrète de préciser les grandes étapes de recherche d’un vaccin – les durées à titre indicatif relevé sur les recherches précédentes (voir article en lien ci-dessus) :

  • Phase exploratoire : pour comprendre le virus, ses effets, la maladie… et trouver un vaccin (dont on ne sait d’ailleurs pas s’il sera efficace) – temps aléatoire
  • Phase pré-clinique : test sur des cellules puis des animaux – minimum 2 ans
  • Test clinique 1 : test sur 10 à 100 adultes volontaires pour voir si ça marche – 1 à 2 ans
  • Test clinique 2 : test sur plusieurs centaines pour voir si ça marche toujours, optimiser le dosage et observer les effets secondaires éventuels – 2 à 5 ans
  • Test clinique 3 : test sur plusieurs milliers de volontaires pour évaluer le rapport bénéfices/risques – 3 à 5 ans

Après ces 5 étapes sonne l’heure de la mise en production à grande échelle et de la distribution du vaccin. Les campagnes de vaccination peuvent alors commencer. Ce sont ces 5 étapes qui prennent entre 10 et 14 ans. Alors par quel miracle sommes-nous revenus à quelques mois ? Vous vous doutez de la réponse : l’usage intensif de l’agilité et de l’innovation.

Commençons par l’agilité. Face à l’effroyable hécatombe de morts et face à la vitesse de propagation du virus Covid-19, les gouvernements ont tous pris des mesures qui ont touché les populations au cœur de leur mode de vie et certains dirons de leurs libertés. La mobilisation est générale et à tous les niveaux. Tout le monde est prêt à faire de son mieux pour aider à sortir de cette crise. L’agilité est avant tout une affaire d’état d’esprit et de mobilisation. Mobilisation des moyens (financier et matériel), des compétences (humaines) et de la gouvernance (prise de décision). Si vous n’avez pas cette mobilisation, vous pourrez avoir les meilleurs coachs agiles, vous n’arriverez pas à aller plus vite. Les laboratoires pharmaceutiques, en 2020, bénéficient de cette mobilisation. Ils bénéficient de plus de volontaires, de prises de décision plus rapides, peut-être même de moins de freins, vous savez ceux posés par les défenseurs tâtillons de l’orthodoxie de la méthode et des processus. Je lis que les phases sont moins séquentielles. Elles sont « tuilées », c’est-à-dire qu’il n’est pas attendu la fin complète de la phase précédente pour commencer la suivante. Tout cela fait gagner du temps mais n’aurait pas été suffisant sans l’innovation.

Il est quand même remarquable que les deux sociétés en tête de course ont choisi la méthode innovante de l’ARN Messager pour combattre le virus en créant leur vaccin. Nous sommes dans de la manipulation génétique directe, là où le procédé historique consistait à inoculer un virus rendu inoffensif pour que notre corps génère ses propres anticorps. Sans entrer dans une explication que je ne saurais d’ailleurs pas vous donner, je constate quand même que la méthode précédente avec les 5 phases a été largement bouleversée par l’innovation de l’ARN Messager.

Tout baigne alors ! Agilité et innovation au service des talents des chercheurs en pharmacie, en biologie, en physique, en Intelligence Artificielle… vont permettre de « tuer » le Covid-19 grâce à leur vaccin ! Comme tout le monde je le souhaite mais il reste un petit détail à gérer : le risque pris avec un vaccin créé par une méthode qui n’a jamais été utilisée sur l’homme à grande échelle !

Prise de risque et gestion de l’après

La méthode historique pour trouver un vaccin s’appuie sur deux éléments intuitivement rassurants : le temps et le déjà-vu.

Le Covid-19 fait partie d’une classe de virus déjà rencontrée, observée, combattue. Nous sommes bien dans le « déjà-vu » qui permet aux chercheurs de ne pas partir d’une page blanche et de capitaliser sur les recherches précédentes. La prise de risque est limitée dans l’accélération de la phase de recherche.

En revanche la réduction du délai traduit une réelle prise de risque. Les managers les plus impatients ou les chefs de projets les plus téméraires mettent souvent en exergue l’inefficacité des équipes sur le mode : plus il est donné du temps à une tâche plus elle prend du temps et certains vont même jusqu’à réduire drastiquement les délais annoncés pourtant par les personnes en charge des projets. Il faut avouer que si cela marche quelques fois, c’est souvent au détriment de la qualité du produit, des tests et de tout ce qui peut servir plus tard comme la documentation. Cette volonté de réduction va aussi à l’encontre du principe de la femme enceinte. Vous savez l’adage qui dit : « il n’est pas possible d’avoir un enfant en 4,5 mois en prenant deux femmes ». La durée de certaines tâches, qu’on le veuille ou non, ne se réduit pas !

Moderna et Pfizer sont dans la phase du Test clinique 3. Ont-ils limité les tests ou bien ont-ils bénéficié de plus de volontaires ? Ont-ils contourné des contrôles devenus inutiles avec leur méthode de l’ARN Messager ? Une question se pose quand même sur les effets secondaires dans la durée : avant les 10 ans du processus permettaient d’avoir du recul, là il est manifeste que nous faisons l’impasse sur ce point.

Malgré ce risque, tout le monde observe la volonté farouche des gouvernements à organiser au plus vite les campagnes de vaccination. Cela se traduit par la mise en place dès aujourd’hui des circuits de production avec des investissements très lourds, comme l’acquisition de ces super frigos, alors même que la validation n’est pas terminée. Ces travaux, en avance de phase, sont aussi une expression de l’agilité.

Tout le monde tire dans le même sens. C’est bien mais il faut dès aujourd’hui penser à l’après. Quand un projet « à peine sec » démarre, il faut sécuriser son déploiement en musclant le support, le traitement des incidents, les dispositifs de crise etc… Souvent l’économie, en temps mais aussi parfois en moyens, réalisée sur le projet, est rattrapée par l’investissement fait sur le déploiement du projet.

Pour le nouveau (les nouveaux en fait) vaccin(s), il est indispensable que les personnes vaccinées suivent un protocole « spécial » pour mesurer l’effet contre le Covid-19 mais aussi détecter au plus tôt des effets secondaires, invisibles avant une certaine durée. Le partage d’information entre les médecins de terrain, les hôpitaux, les pharmaciens, les chercheurs, bref toutes les personnes actuellement dans la lutte pour sortir le projet, cette mobilisation devra être aussi forte qu’actuellement.

En conclusion

La mise en place d’un vaccin contre le Covid-19, dans un contexte de crise sanitaire mondiale, est une course contre la montre pour tout le monde et en premier lieu les grands laboratoires pharmaceutiques. Pour réduire drastiquement le délai d’un projet, l’agilité et l’innovation permettent de trouver un chemin plus court.

Pour être plus court, en est-il aussi sûr ? Dans une telle situation, tout projet prend des risques. Dans le cas du vaccin, ce risque est au minimum l’inefficacité du vaccin et peut aller jusqu’à un risque sanitaire lié à des effets secondaires non maîtrisés. Il faut le dire, non pas pour se faire peur et entrer dans une théorie du complot, mais pour regarder ce risque et se préparer à la riposte s’il arrivait.

Piloter un projet c’est piloter des risques. Face au choix entre attendre minimum 10 ans pour trouver le vaccin en ne prenant aucun risque ou proposer un vaccin en 2021, les gouvernements ont décidé. Toute décision est courageuse. Reste à savoir maintenant si les populations vont suivre en se portant en masse vers les centres de vaccination ou chez leur médecin. Là nous abordons un autre aspect de la gestion de projet qui est l’acceptation de votre produit par les clients ou utilisateurs. Une question d’accompagnement du changement. Un autre thème pour un autre billet peut-être…

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Crédit photo : image de la série Downton Abbey

 © Ecrit par Jean Méance en novembre 2020

2 commentaires

  1. Bonjour Mr. Méance, je pense qu’il reste une question importante concernant ce nouveau vaccin ARN. Pourquoi les labos ne seront en rien responsables des effets secondaires, ces derniers étant pris en charge contractuellement par les Etats. Bien à vous.

    Aimé par 1 personne

    1. La question de la responsabilité de la réussite ou de l’échec d’un projet n’est pas abordée effectivement. Vous avez raison. Dans le cas du Covid je ne sais pas y répondre. J’observe quand même que dans quelques années les laboratoires existeront encore c’est moins sûr pour les hommes et les femmes qui prennent actuellement des décisions et qui seront en charge d’autres responsabilités. Merci pour votre commentaire.

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