Qui veut la peau de Roger Mainframe ?

Publié par

Paris décembre 2017

La cinquantaine bien tassée, les tempes grisonnantes, Roger Mainframe regarde les lumières de la ville qui se reflètent sur les murs rideaux de La Défense. Hier encore sa cohorte de systèmes Z/OS a traité des milliards de transactions bancaires, de réservations de places d’avion ou de paiements de quittances d’assurance. Cette nuit les batchs ont pris la relève pour contrôler les opérations, réconcilier les comptes, calculer les positions, mesurer les risques…bref encore un cycle de 24h et son lot de dur labeur dont Roger peut être fier. Pourtant, son visage, marqué par les rides d’une vie trépidante, est soucieux. Dans sa tête passe en boucle la voix de Claude François avec le refrain « Je suis le mal aimé ». Ce n’est pas la première fois que souffle le vent de la révolte contre Roger. Il s’en est toujours sorti. Mais cette fois il prend la menace au sérieux et s’interroge : « Qui veut la peau de Roger Mainframe ? ».

Printemps 1964

L’Amérique est encore sous le coup de l’assassinat de son Président Kennedy. Tout droit sorti des laboratoires de l’International Business Machine, Roger Mainframe fait son apparition sous le nom de code S/360. Le monde ne le sait pas encore mais une étoile est née. Les ordinateurs à tubes, devenus des dinosaures technologiques, trop gros, trop lents, sont sur leur déclin. Roger Mainframe, avec ses plus fidèles lieutenants Peter Cobol et John Control-Langage, est sur le point de conquérir l’univers connu grâce à une conception de système qui va s’avérer coller parfaitement au biorythme des entreprises notamment celles du secteur tertiaire avec la succession jour=enregistrement des opérations et nuit=traitement en masse des opérations.

De 1960 à 1980 : l’épopée planétaire

En même temps que le déploiement de la culture rock, Roger Mainframe connut une des plus belles réussites industrielles mondiales, bien avant l’avènement du terme « mondialisation ». Que ce soit la conquête de l’espace avec la NASA, les Jeux Olympiques, l’armée, les grandes administrations et bien sûr les grandes banques et assurances, Roger est dans tous les bons coups. La concurrence s’essouffle et disparaît. Jimmy Univac, en avance à l’heure du tube, n’a pas réussi à s’adapter. Ray Control Data tenta bien de se démarquer avec ses supercalculateurs pour un résultat très…confidentiel. Le gang des « frenchies » de Bull ont dû se recroqueviller sur leur territoire pour une fin de vie sous goutte à goutte budgétaire de l’administration française. Quant aux compatibles, Gene Amdahl, tout auréolé de la loi qui porte son nom, finira par abandonner son territoire aux japonais de Fujitsu. Ah ! La joyeuse bande nippone de Fujitsu et d’Hitachi qui n’arriveront pas à retourner le marché et à terrasser Roger malgré une politique tarifaire attrayante.

Sur le plan technologique, rien n’était trop beau pour Roger. Une guerre de quartiers entre architectes sur la meilleure solution pour les moniteurs TP entre « réentrant » ou « réutilisable en série » ? Roger pacifia avec CICS d’un côté et IMS de l’autre. Les dealers de SGBD en difficultés pour répondre à la concurrence ? Et hop, Roger investit ce qu’il faut pour passer des fichiers séquentiels, aux séquentiels indexés, aux bases hiérarchiques (DL/I) et aux base relationnelles (DB2) sans abandonner personne en chemin. S’adapter aux innovations et protéger les investissements de ses clients étaient son arme fatale.   

De 1980 à 2000 : le ciel s’assombrit

Complètement tourné à son expansion planétaire, Roger surveillait quand même d’un œil la mode des mini-ordinateurs. Surtout l’expansion des systèmes Unix qui venaient gentiment braconner sur son territoire des PME qu’il pensait pourtant avoir bien traité avec ses émules AS/400 et Séries 1.

Du coup, Roger ne s’est pas méfié de cette bande de Géo Trouvetou montant et démontant de drôles de machines dans leur garage et lançant des entreprises avec des icônes marketing ridicules comme une pomme ! UNE POMME ! Ce fût probablement la première erreur stratégique de Roger qui subit de front l’explosion de l’informatique individuelle, de l’interface graphique et de l’arrivée des architectures client-serveur. Pour une fois pris de vitesse, Roger réagit avec une ligne de PC qui eût quelques succès en entreprise mais aux prix d’un accord qui fit entrer les loups de Redmond dans sa bergerie. Cet accord donna plus tard naissance à OS/2 qui n’apportera pas grand-chose aux dealers de Roger mais qui offrit à la bande à Billy le savoir-faire pour construire un vrai système d’exploitation préemptif.

A cette époque, Roger voyait les choses en grand. Avec son Architecture Unifiée d’Application qui répliquait sur tous les systèmes les mêmes schémas, avec le langage inter-machine LU 6.2 pour échanger intelligemment entre machines, Roger était confiant sur sa capacité à reprendre en main tout ce petit-monde un peu chahuteur. Surtout que son nouveau système d’échange par messages, MQ Séries, était un véritable succès technologique et commercial.

Et pourtant, un nouveau vent de changement se levait du côté du web…

De 2000 à nos jours : le bouleversement digital

« La quarantaine est la force de l’âge pour entrer dans le nouveau millénaire ! » pensait Roger en pleine forme même s’il gardait un goût amer de son divorce avec la bande à Billy. Mais l’attentat du 11 septembre 2001 marqua la fin de l’idée que la mondialisation apportait du bénéfice à tous les peuples. Il eût aussi une conséquence assez inattendue : l’impact d’internet sur la couverture de cet événement. La masse critique des internautes était atteinte. Il y aura désormais deux mondes informatiques : le physique celui qui se voit avec des ordinateurs et le virtuel qui se consomme avec des explorateurs et l’arrivée des smartphones ne fît qu’accélérer la tendance.

Attaqué de toute part, Roger décida, comme Napoléon de « faire la paix avec le monde ». Il s’ouvrit à toutes les compromissions quitte à sacrifier ses plus valeureux soldats comme l’architecture de réseau SNA balayée par l’architecture de réseau IP. Roger décida un coup de lifting en passant de S/XXX à Z/OS. Mettant son orgueil dans sa poche, Roger s’ouvrit aux supports de machines Linux, de serveurs http, de machines Java (quitte à s’embrouiller avec Peter).

Demain : ubérisation ? disruption ? stop ou encore ?

Retour en 2017, Roger croit qu’il n’a toujours pas d’égal en termes de stabilité, de disponibilité et sécurité et il s’arrange pour que le message passe dans la presse spécialisée. Il est prêt à toutes les opérations de chirurgie esthétique pour plaire aux entreprises et se positionner au cœur de leur transformation numérique. Malheureusement son charme n’opère plus.

Roger Mainframe voit bien partir en retraite, vers des pays ensoleillés, les nombreux soldats qu’il a pourtant nourris pendant des décennies. Leur manque de reconnaissance l’exaspère. Et quasiment personne pour prendre la relève à l’horizon, soulevant la question de la compétence demain pour continuer à soutenir l’activité de Roger.

Il voit bien aussi les Directeurs Financiers et leurs fichiers Excel, rongeant leur frein, prêts à prendre enfin leur revanche d’années de frustration où les primes prohibitives demandées par Roger pour sa protection ont grevé lourdement les budgets informatiques. Les entreprises ont soif d’innovation, de transformation. La mondialisation et le 24/7 fracassent le modèle TP/Batch. Les entreprises doivent investir et la réduction de leurs charges est un impératif, juste une question de survie.

Les nouvelles drogues technologiques de Suzanne Big Data, de Fred l’IA, de Bob Blockchain ou de Cloud François apportent de nouveaux paradigmes qui échappent à Roger même s’il s’efforce de prouver le contraire. Et si de jeunes startups lui font un peu de gringue, c’est pour mieux l’humilier en simulant sa technologie sur des plateformes Open à bas prix ou des solutions d’Infrastructure As A Service !! En somme, rendre le même service pour beaucoup moins cher : une mode dans ce monde IT devenu frugal ! Roger qui a été le Roi regrette de ne pas avoir inventé l’expression « Nul ne peut être plus Roïste que le Roi ».

Quand presque toutes les entreprises du Top 500 sont équipées de Z/OS et qu’environ 60 % des transactions financières passent par un mainframe, l’heure n’est pas encore pour Roger de rejoindre le panthéon de l’informatique. Il reste probablement encore une à deux décennies avant que s’éteigne le dernier Z/OS. Néanmoins l’heure de la succession de Roger a sonné. Il aimerait bien que son petit neveu Watson prenne la relève mais la compétition est ouverte et les GAFA, les BATX se présentent comme les nouveaux parrains du monde technologique et informatique.

En attendant, Roger regarde les lumières de la ville et ne sait toujours pas mettre un nom ou un visage sur la menace qui l’entoure. Dans ce monde qui s’intéresse de moins en moins à « Comment ça marche » et de plus en plus à « A quoi ça sert ?», Roger a perdu ses repères habituels. Il s’interroge sur les moyens de rendre utile et agréable le temps qu’il lui reste d’activité et d’imaginer de nouveaux projets et territoires sans se retourner et sombrer dans une nostalgie corrosive. A moins qu’un nième vent de renouveau relance Roger…

Et vous que pensez-vous de l’avenir de Roger Mainframe ? Quelqu’un ou quelque chose aura-t-il sa peau ou repartira-t-il pour de nouvelles aventures ? N’hésitez pas à le dire dans la zone de commentaire 😊

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Crédit photo : extrait du film « Qui veut la peau de Roger Rabbit » de Robert Zemekis

 © Ecrit par Jean Méance et publié sur linkedin en décembre 2017 et republié en juin 2020 sur WordPress


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