Mr Run et Mme Build face à la crise

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Préface

Entre février 2018 et mai 2018 j’écrivais et je publiais « L’histoire fabuleuse de Mr Run et de Mme Build » qui a intéressé près de 2000 lecteurs. Ce conte, écrit sous forme de saisons et d’épisodes à l’instar des séries télévisées, raconte les vicissitudes d’un projet, lancé par une société imaginaire appelée « LEntreprise », dont le patron, Mr BigBoss, décide une transformation digitale de son business. Cette histoire est l’occasion d’illustrer les rapports de force entre la volonté de changement, incarnée par Mme Build, et l’exigence du fonctionnement, incarnée par Mr Run.

L’objet économique de LEntreprise est volontairement laissé imprécis pour focaliser sur les rapports humains. On devine juste qu’il s’agit d’une société qui fabrique, commercialise et vend des produits de consommation courante non alimentaires.

La nouvelle histoire « Mr Run et Mme Build face à la crise » va plonger les acteurs de LEntreprise dans le maelstrom de l’épidémie du COVID de 2020. LEntreprise est en pleine croissance et de nouveaux acteurs entrent en scène…

Bonne lecture et n’hésitez pas à réagir !

Saison 1 : Le vent se lève

Episode 1 : Bientôt la quille

18 novembre 2019. 6h00.

La météo s’annonce froide et humide. Mr Run sort morose de son week-end en famille. Sa femme et ses enfants lui ont de nouveau conseillé de prendre du recul, de lâcher prise, de préparer sa retraite. Lâcher prise ! Tu parles ! Mr Run ne fait que cela depuis qu’il a été nommé responsable de la Stratégie Digitale de LEntreprise. Un poste directement rattaché à la Direction Générale. Sorte de placard doré honorifique pour services rendus. Mais Mr Run n’avait jamais demandé une telle distinction. Le voilà privé des appels nocturnes, des montées d’adrénaline du week-end, des combats d’idées avec les Etudes qui veulent continuellement bouleverser la Production, sa Production. Bref, tout ce qui faisait le sel d’une activité professionnelle trépidante. Heureusement il a gardé ses accès que le tout jeune RSSI voulait lui retirer sous prétexte qu’il n’appartenait plus au même Elément de Structure Opérationnel !  Ce RSSI, il l’avait lui-même embauché et voilà que quelques mois plus tard il devait justifier qu’il ne commettrait pas d’imprudences sur des activités qu’il avait construites et opérées directement pendant plusieurs années ! Franchement le monde tourne à l’envers pour Mr Run. Il se demande bien pourquoi il sera encore ce matin le premier à franchir les portes de LEntreprise pour vérifier le bon fonctionnement de LaBelleAppli. D’autant plus que la situation des nouveaux locaux allonge de plus d’une heure son trajet quotidien. Il va falloir qu’il arrête ce rituel et qu’il écoute les conseils de sa famille à attendre tranquillement la quille ! Pour le moment, Mr Run augmente le son de son autoradio pour écouter les infos. La réforme des retraites et l’hostilité qu’elle déclenche n’augurent pas des jours calmes et sereins sur le plan social…

Episode 2 : Crise de croissance

16 décembre 2019. 19h00.

Confortablement assis dans son fauteuil design qui complète le décor de son nouveau bureau, Mr BigBoss devrait être comblé et pourtant il ressent un léger malaise…

La transformation digitale réussie de LEntreprise a lancé une période de croissance forte et soutenue depuis 3 ans. Sans chercher à devenir une licorne à vendre sur le marché, Mr BigBoss étant plus un développeur qu’un financier, LEntreprise a attiré l’intérêt d’investisseurs. Après plusieurs mois d’une insistante opération séduction, Mr BigBoss a finalement cédé. Cédé devant les moyens nécessaires pour continuer à faire grandir LEntreprise. Cédé devant la lassitude d’une prise de risque personnelle en réinvestissant une nouvelle fois toutes ses finances dans LEntreprise. Cédé devant la promesse d’une vie plus équilibrée entre le professionnel et le privé, son mariage récent n’étant pas étranger à l’affaire. Cédé enfin devant le projet d’une organisation et d’une gouvernance garantissant son autonomie dans la conduite des affaires de LEntreprise.

Mr BigBoss, rêveur, se repasse le film du chemin parcouru depuis la création de sa startup dans des vieux entrepôts de mécaniques, près de République, avec juste la place suffisante pour aménager une petite chaine de production et deux bureaux . Où le bistro d’en face servait souvent de salle de réunion. Une première étape a été franchie quelques années plus tard avec l’arrivée de l’informatique, de commerciaux, de comptables. Le déménagement dans un local industriel en proche banlieue parisienne avait permis de passer une étape et de pousser les murs. Aujourd’hui, ces nouveaux locaux beaucoup plus modernes, dans la ZAC d’une grande ville nouvelle, portent l’engagement d’un développement attendu sur une nouvelle échelle. Les fournisseurs et les clients se sont diversifiés. LEntreprise change de dimension.

Mais après la lune de miel avec les investisseurs, Mr Run, poussé par son Conseil, a dû se résoudre à revoir ses principes d’organisation avec l’arrivée de nouveaux managers, plus dans le vent. Ces changements l’ont contraint à des mesures sociales de reclassement et des décisions désagréables concernant ses cadres historiques, vieux grognards parfois un peu dépassés mais toujours engagés. Ces décisions, Mr BigBoss les a prises après des échanges parfois musclés en CODIR, avec le nouvel homme fort Mr Profit et son adjointe Mlle Transformation, une femme d’influence. Tous les deux ont été imposés par le Fonds d’Investissement lors des négociations.

Mr BigBoss s’interroge car le confort matériel et financier de LEntreprise ne masque pas l’impression que la situation commence, par petite touche, à lui échapper… Est-ce la peur de l’inconnu ? La crainte de devenir un patron enfermé dans sa tour d’ivoire ou d’être un jour lui aussi mis de côté par une machine qu’il ne maitrisera plus ? Est-ce que, est-ce que… Mr BigBoss préfère penser que ce malaise est l’effet de la fatigue accumulée pendant des mois de travaux intenses.

Episode 3 : Nouvelle vague

18 décembre 2019. 15h30.

La Dame rouge sur le Roi noir, le Valet noir sur le Dame rouge, le Dix rouge sur…

« Et vous Mme Build avez-vous un avis sur la question ? » Mme Build semble sortir des limbes. Il y a bien longtemps que son esprit n’est plus dans cette salle de réunion aveugle d’une grande tour de La Défense. Les salles avec vue sont réservées au top management et aux événements avec les clients. Le personnel devra se contenter de ces endroits sans âme, éclairés au néon.

Mme Build s’ennuie ferme. Elle ne supporte plus ces comités « Théodule » où les mêmes sujets sont rabâchés chaque semaine, les mêmes KPI commentés, où tout le management intermédiaire semble se complaire dans un rituel dont le sens lui échappe.

Depuis que son cabinet KiA1NomAméricainCarSaFaitSérieux a été racheté par une BigESNduTopFive, elle a dû s’adapter aux nouvelles attentes de ses managers : « Mme Build, vous devez arrêter les missions opérationnelles, vous concentrer sur la conquête de clients et aider les jeunes consultants en développant votre influence ». Développer son influence ! C’est bien le seul moment de plaisir qu’elle a lorsqu’elle réunit des jeunes pousses pour partager son expérience et les aider dans les difficultés rencontrées durant leur mission. Un vrai bain de jouvence cette immersion dans la nouvelle vague.

Mais sortie de ces petits moments, elle ne se sent plus à sa place ! Alors a-t-elle un avis ? Vite ses synapses se connectent pour trouver dans le manuel du « parler creux sans peine », la phrase la plus appropriée pour donner le change, éviter les sarcasmes de ses collègues et avoir quelques secondes de présence dans le conscient collectif avant de tourner à nouveau son regard sur son portable en pleine réussite…

Episode 4 : Bonne année 2020

7 janvier 2020. 12h00.

« Ce n’est pas sans émotion que je nous vois réunis dans ce magnifique atrium de notre nouveau siège. 2019 a été une année magnifique sur le plan des résultats. Et malgré l’explosion de nos activités, nous avons été capables de réussir l’opération technique de notre déménagement pour prendre possession de nos nouveaux locaux flambant neufs. Notre nouvel outil de travail est à la mesure des défis qui nous attendent. La croissance forte connue par LEntreprise va continuer, notre modèle intégré est le bon, nos recherches de partenaires seront raisonnées, notre ouverture à l’internationale sera maîtrisée. Notre adaptation indispensable à une économie mondialisée ne doit pas nous faire oublier nos valeurs et d’où nous venons. Mais pour le moment je veux juste vous remercier pour vos efforts consentis pour concilier vos activités de fonctionnement et ce moment de transformation. Je vous souhaite une bonne fin d’installation et surtout, à vous et vos proches, une très bonne année 2020 ! »

Mr BigBoss descend du petit piédestal sous les applaudissements de l’ensemble du personnel de LEntreprise. La traditionnelle cérémonie des vœux pendant la célébration de la galette de l’Epiphanie sert aussi cette année à l’inauguration des nouveaux bureaux et de l’entrepôt ultramoderne.

Dans un coin de l’atrium, près des grandes plantes tropicales artificielles, Mr Run, un verre de champagne à la main, devise sur l’actualité avec quelques collègues : « Vous avez vu cette évasion de Carlos Ghosn ? On se croirait dans un film ! ça nous change du débat sur la réforme des retraites ! » Mme DRH ne peut s’empêcher de confirmer qu’avec cette réforme « on n’est pas sorti de l’auberge ! ». Un jeune développeur, qui tente de s’incruster dans le groupe ne peut s’empêcher de lancer que pendant qu’on se regarde le nombril avec nos manifestations en France, une catastrophe écologique a lieu en Australie en proie à de violents incendie. Mr Architecte, un peu égayé par quelques verres d’alcool pris, jette à la cantonade : « J’ai lu quelque part qu’une épidémie de pneumonie avait été découverte en Chine. » Mr Run ne peut s’empêcher de répondre qu’on allait quand même pas nous refaire le coup de la grippe aviaire et du H1N1 ! Et puis, avec un soupçon d’ironie, il ajoute « A quoi bon s’inquiéter quand l’avenir de LEntreprise s’annonce aussi radieux. »

Episode 5 : De nouvelles ambitions

20 janvier 2020. 10h00.

Lundi c’est jour de CODIR. Autour de Mr BigBoss se trouvent les membres permanents du CODIR : Mr Profit, Mlle Transformation, Mme DRH, Mr Business, Mr Marketing, Mme DirFi et Mme FonctionDeSupport. Cette parité, imposée par les investisseurs, a été le prétexte des départs de l’ancien DAF et de la patronne des Back&FonctionsDeSupport qui ont trouvé facilement un nouvel emploi. Mr BigBoss y a veillé.

Exceptionnellement, Mr Run est invité à suivre la présentation de Mlle Transformation qui dévoile son plan à 3 ans pour LEntreprise. Elle propose de lancer des projets d’envergure en utilisant l’Intelligence Artificielle dans tous les compartiments de LEntreprise : le marketing, la production, les ressources humaines. Le dossier est curieusement très argumenté et détaillé. Il est évident que Mlle Transformation ne prépare pas son coup depuis hier. Le cahier des charges est d’ailleurs prêt à l’envoi aux soumissionnaires.

Mr Run se plaint pour la forme ne pas avoir été consulté sur ce dossier qui touche à la stratégie digitale. Il sent bien qu’il prêche dans un désert. Seul Mr BigBoss s’étonne que Mlle Transformation n’ait pas eu le réflexe d’impliquer Mr Run. C’est une marque d’amitié et de bienveillance pour Mr Run plus qu’un acte de convaincu et déterminé. Mr Run ne cherche d’ailleurs pas à soulever le moindre débat ou la plus petite contestation. Il sait déjà que ce projet se fera probablement sans lui tant il se sent ignoré par les nouveaux membres du CODIR.

La décision est prise de lancer la consultation auprès des plus grandes ESN qui, pour Mr Profit, sont les seules partenaires capables de répondre au défi des exigences d’un projet de cette envergure.

Episode 6 : Reconstitution des ligues dissoutes

5 février 2020. 17h45.

Dans les locaux de la BigESNduTopFive, Mme Build sort d’une réunion d’échange sur les « best practice client ». Elle tombe nez à nez avec le Partner en charge des appels d’offre dans le domaine de l’innovation et de la distribution, l’une des 5-6 personnes les plus importantes et influentes dans la société.

« – Bonjour chère amie, vous tombez bien ! J’ai besoin de vous pour la soutenance de notre offre demain à LEntreprise. Vous connaissez bien non ? »

Surprise Mme Build répond : « Heu…oui mais ça fait un moment que je ne les ai pas vu ! Je ne sais même pas où ils se trouvent depuis leur déménagement. »

Le Partner, convainquant : « C’est pas grave. Demain en bas de la tour à 13h30. Vous viendrez avec nous. Ça fera nombre et ça mettra du poids dans notre réponse. Vous reverrez bien des têtes connues, non ? » puis il reprend son chemin sans se retourner.

Mme Build est un peu soufflée. Elle n’avait pas connaissance de cet appel d’offre en cours, personne ne l’a interrogée sur LEntreprise. Elle ne sait pas de quoi il s’agit mais bon elle s’adapte et au fond elle se réjouit de revoir un client avec lequel elle garde de bons souvenirs.

6 février 2020. 14h45.

Ils ne sont pas moins de 7 personnes de la BigESNduTopFive devant le bureau d’accueil au centre de l’imposant atrium de LEntreprise. Pour cette soutenance sont venus : le Partner bien sûr, son ingénieur commercial (plutôt un assistant commercial qui fait tout le travail en amont), un expert de l’Intelligence Artificiel et un autre des nouveaux business modèle de la e-economie, le chef de projet pressenti qui va assurer l’animation de la soutenance, la jeune consultante qui vient juste de passer deux nuits blanches à finaliser le dossier et Mme Build qui apporte sa caution morale (dixit le Partner qui lui a passé ce message durant le trajet en voiture).

En suivant le groupe qui se dirige vers la salle de réunion, Mme Build découvre les nouveaux locaux. L’odeur, la couleur, les bruits, les personnes qu’elle croise, rien ne lui rappelle LEntreprise qu’elle connaissait ! Tout semble neuf même les gens !

La salle de réunion est déjà bien remplie par les membres du CODIR au grand complet. Tout le monde se salue. Ça fait beaucoup de mains qui se serrent et se desserrent. L’entrainement du Partner avec ses nombreuses mondanités lui donnent un avantage certain pendant ce moment d’échange social improvisé où pourtant beaucoup de cliquets émotionnels se jouent car chacun délivre et reçoit une première impression.

Mme Build aperçoit assez vite Mr BigBoss qui la reconnait et la salue chaleureusement à la grande satisfaction du Partner. Elle est un peu déçu de ne pas reconnaître les autres. Elle demande : « Mr Run n’assiste pas à la soutenance ? ». Mr BigBoss répond : « Si mais je crois qu’il ne pouvait pas venir dès le début. ». Mme Build ne peut s’empêcher de penser que lui aussi marque son territoire en voulant se faire remarquer. Cette idée qu’elle garde bien pour elle, la fait sourire car là elle retrouve enfin quelque chose de familier dans LEntreprise.

Plus de 3h déjà de soutenance ! Mme Build n’en peut plus. Au début, cela l’a intéressé car elle découvrait le sujet. Mais maintenant qu’elle a compris, elle s’ennuie de nouveau. Elle a une furieuse envie de sortir son téléphone pour une petite réussite quand soudain la porte de la salle de réunion s’ouvre. Mr Run entre, grommelle un vague « Bonsoir » et s’assoit en second rang derrière les participants. Son regard circulaire balaie l’assistance et s’arrête avec un large sourire sur Mme Build qui perçoit même un léger clignement d’œil.

Cette nouvelle présence, pourtant silencieuse, décontenance un peu le pauvre Chef de Projet au supplice de l’animation de la présentation entre les questions nourries du CODIR, surtout celles de Mlle Transformation et de Mr Profit, les réponses parfois éthérées des experts, le regard scrutateur du Partner et maintenant ce nouveau participant manifestement hostile.

Bientôt 20h00. Il est temps de conclure. Mr BigBoss remercie le Partner et son équipe pour cette « excellente » présentation. Mr Profit indique que leur décision sera prise avant fin février. Le Partner remercie, au nom de la BigESNduTopFive et de son équipe, le CODIR pour son écoute et sa participation et évidemment réinsiste sur leur engagement. Tout cela reprend encore un petit quart d’heure avant, qu’enfin, tout le monde se lève !

De nouveau les effusions, les poignées de mains, les « on refait la réunion »… Mme Build tente de profiter du désordre pour dire deux mots à Mr Run mais il s’est éclipsé à l’anglaise. Parti comme il était venu…

Episode 7 : Devenir international

14 février 2020. 19h30.

Le week-end arrive et Mlle Transformation peut enfin souffler. Cet après-midi, elle a participé à la dernière soutenance par le dernier soumissionnaire. Sur la dizaine de réponses, seule deux propositions lui semblent tenir la route. Ça l’arrange car cela va alléger le travail de dépouillement même si ça réduit le choix…

Pour la première fois depuis de nombreuses semaines, Mlle Transformation a l’impression de maitriser son temps : un vrai week-end, pas de dossier à préparer pour lundi, pas de notes à relire et sa boîte mail est presque à jour. Et même pas de Saint-Valentin à fêter.

Dans la partie des bureaux administratifs, il ne reste presque personne. Mr BigBoss vient de partir avec un bouquet de roses. Il doit rester peut-être Mr Profit qui a toujours un fichier Excel sur le grill et Mr Run. Elle se demande bien d’ailleurs pourquoi il est encore là ce type qu’elle trouve taciturne, ombrageux, en un mot « scrogneugneu ». Une légère musique un peu lancinante arrive étouffée de l’entrepôt. Probablement du rap ou quelque chose comme ça. Les équipes de « l’après-midi » quitteront vers 23h.

L’open space vide, Mlle Transformation se permet d’enlever rapidement ses chaussures et de prendre une position plus détendue pour traiter ses derniers mails. Son esprit a du mal à se concentrer. Elle commence à revoir le chemin parcouru depuis 6 mois à LEntreprise. Fraîchement diplômée d’une école de Marketing et de Management, après un Erasmus en Angleterre puis quelques stages en entreprise aux USA et à Singapour, Mlle Transformation a été sélectionnée par le fonds d’investissement parmi plusieurs dizaines de candidats. Elle est persuadée que sa vision globalisée et mondialisée du développement économique où l’innovation traite pour ne pas dire règle tous les problèmes, cette vision a convaincu les recruteurs. Sa mission est d’ailleurs claire : elle a carte blanche pour faire de LEntreprise un leader mondial sur son marché.

Leader mondial sur son marché ! ça va en faire des changements pour cette société poussée au cœur de Paris grâce à l’énergie de son créateur et l’engagement de quelques personnes clés. Leader mondial ça implique que l’entreprise ne dort plus et fonctionne sur un rythme 24/7, qu’elle dispose de compétence commerciale et managériale pour être capable de se développer aux quatre coins du monde, de signer des contrats d’approvisionnement avec les chinois, de négocier des droits et des brevets avec les américains et thaïlandais, d’installer des chaînes de production au Maroc ou en Inde, des circuits de distribution au Mexique ou au Canada et évidemment tout cela en maitrisant l’anglais…

Mlle Transformation mesure l’écart à combler. Ça l’impressionne, l’inquiète et en même temps l’enthousiasme. La première étape de son plan est justement d’adapter l’outil industriel aux nouvelles exigences : plus de multi-langues, une exploitation en continue, des outils de conquête marketing de pointe, l’usage de l’IA et de la Data partout où c’est possible (elle ne sait d’ailleurs pas bien précisément où mais elle est convaincue de la nécessité). Bref, elle sait que maintenant il faut accélérer le rythme de croissance de LEntreprise.

Episode 8 : Un nouvel entrepôt flambant neuf

14 février 2020. 23h17.

Mr DirecteurProduction éteint la lumière du gigantesque entrepôt flambant neuf. Il est toujours étonné qu’avec un simple bouton, il plonge dans le noir une surface correspondant à un stade de football ! Les derniers équipiers des unités de conditionnement et d’expédition s’en vont. Il est fier d’avoir monté en moins d’un an une structure complète en région parisienne.

LEntreprise a fait le choix de sous-traiter la fabrication des articles les moins prestigieux et de garder une unité de fabrication francilienne pour les produits haut de gamme, produits d’ailleurs présents au catalogue depuis l’origine et qui ont fait la réputation de LEntreprise. Cette activité occupe 25 % des locaux avec du personnel hautement qualifié. Pour Mr DirecteurProduction, cette unité de fabrication est un peu l’héritage du passé. Elle fonctionne d’ailleurs en toute autonomie et il ne commet pas l’erreur d’y mettre son nez outre mesure…pour l’instant.

Le reste de l’entrepôt est utilisé pour le cartonnage, l’étiquetage, le groupement ou le dégroupement des produits, la préparation des expéditions et la gestion des retours (heureusement peu nombreux). Ces 75% là délimitent son œuvre et son domaine. Chassé alors qu’il occupait un poste important dans la Distribution, il a eu l’assurance de ses recruteurs qu’il aurait une grande autonomie dans la construction et le fonctionnement de son activité. S’il a vite compris que la partie fabrication restait un peu l’espace réservé du patron et des anciens, il a pu en toute liberté construire le reste des activités en participant au choix du matériel constituant les chaines : automates, capteurs, robots, jusqu’à la qualité des tapis roulants… La moyenne d’âge de son équipe est jeune, à peine 24 ans. Il a recruté avec le souci de la mixité homme/femme même si travailler dans un entrepôt est plutôt connoté masculin et dans le souci de la diversité. Il s’appuie sur son adjoint Mr Contremaitre qui en général s’occupe du « matin » et de Mlle CheffeDEquipe, présente la journée pour assurer la liaison entre les équipes du « matin » et celles de « l’après-midi ».

Pour l’instant, tout roule pour lui mais il sent quand même sur ses épaules le poids de l’investissement effectué par LEntreprise pour disposer d’un outil industriel complètement automatisé. Il ressent une grande responsabilité et se donne tous les moyens de réussir même s’il reconnait être dans une phase où le travail prend le pas sur sa vie personnelle. Il est persuadé que sa femme et ses trois adolescents comprendront le sacrifice nécessaire pour un temps car il faut de l’engagement et dépasser le cadre pour réussir un tel défi.

Episode 9 : Un CODIR houleux

9 mars 2020.

Mr BigBoss est agacé. Aujourd’hui le CODIR a pris des airs de Conseil d’Administration avec la présence des gérants du fonds d’investissement. Le sujet principal du jour est la décision portant sur le choix du partenaire suite à l’appel d’offre publié au mois de janvier.

Mr BigBoss est agacé car Mr Profit et Mlle Transformation profitent de l’occasion pour exposer leur vision « mondialisée » de LEntreprise sans qu’il ait été consulté au préalable ! Il n’aime ni la forme pour le moins cavalière, ni le fond du dossier car si l’ouverture à l’international lui semble inéluctable, il voudrait qu’elle se fasse dans un cadre qui privilégie le noyau pour ne pas dire le berceau français. Il a toujours été convaincu d’un modèle intégré qui lui a d’ailleurs toujours réussi. Or Mr Profit et Mlle Transformation ont une vision très industrielle avec des unités spécialisées aux quatre coins de la planète dans un modèle qui favorise la recherche du meilleur rapport coût/revenu. Mr BigBoss ne se reconnait pas dans ce futur « radieux ».

Mr BigBoss est agacé car il s’en veut aussi que la situation lui échappe. Il aurait dû plus préparer en amont ce CODIR, exiger des versions intermédiaires du dossier. Il a fait confiance. Il se sent trahi mais n’est-ce pas la destinée de tout Chef d’Entreprise ? Difficile, devant les investisseurs, de déjuger ce qui se dit en séance, sans reconnaitre une certaine perte de contrôle dans la conduite des affaires. Il voudrait s’opposer à ce projet mais il va lui falloir manœuvrer avec son CODIR. Chose qu’il déteste car il va devoir faire de la politique et ça le désole de ne plus être « maître chez soi ».

Mr BigBoss est agacé quand, en tant qu’animateur, il doit organiser le tour de table des participants. Après les remerciements chaleureux des représentants du fonds d’investissement, personne ne semble s’opposer à ce projet de mondialisation et cette vision de LEntreprise. Les propos sont positifs et lénifiants. Les reformulations à tiroir n’apportent rien à part le plaisir d’exister de celui ou celle que les prononce. C’est la grande comédie de l’alignement stratégique des directeurs ! Quand finalement arrive son tour, Mr BigBoss se sent pris au piège. Il ne peut quand même pas se montrer enthousiaste et sans réserve ! Mais il ne peut pas non plus être seul contre tous ! Lui vient alors une illumination. Il se râcle la gorge est dit : « Hum ! Bon tout cela est très intéressant. Mais vous avez tous entendus les actualités sur l’épidémie en cours. Ce matin notre distributeur de Milan nous a appelé pour nous prévenir que la situation devenait terrible en Italie. Je propose d’ajourner à un prochain CODIR d’avril la décision de lancement du projet. Un projet aussi stratégique et important pour nous ne peut pas se lancer dans un contexte économique et social aussi incertain. »

L’assistance est médusée surtout Mr Profit et Mlle Transformation ! Mr BigBoss n’est pas déçu par son petit effet. Il a encore de la ressource pour démobiliser des interlocuteurs, comme il a pu le faire des dizaines de fois avec des acheteurs quand il était un grand chasseur de marchés. A la grande surprise des participants, les gérants du fonds d’investissement, sont plutôt en phase avec la proposition de Mr BigBoss. Auraient-ils leurs propres informations sur la situation ? Le CODIR se clôt sur un goût d’inachevé…

Episode 10 : Première vague

12 mars 2020.

Mr Run comme 35 millions de français écoute le discours du Président Emmanuel Macron. Une véritable audience de coupe du Monde de football ! Tout le monde est en train de comprendre que ce n’est pas la « farce » de la grippe aviaire de 2006. Il se passe quelque chose de grave . La Chine confine. L’Italie confine. En France,  un rassemblement évangélique dans l’Est semble être à l’origine d’un début d’épidémie. Le terme « cluster » entre dans le vocabulaire commun. La panique commence à s’installer un peu partout surtout avec les premiers morts et l’arrivée massive de malades aux urgences des hôpitaux.

Le Président annonce des mesures qui étonnent Mr Run, incrédule : fermeture des crèches, des écoles, des collèges, des lycées et des universités ; report pour toutes les entreprises « sans justification, sans formalités, sans pénalités » du paiement des cotisations et des impôts dus en mars ; mise en place d’un mécanisme « exceptionnel et massif » de chômage partiel ; incitation à pratiquer le télétravail. En revanche, le premier tour des élections municipales prévu le 15 mars est maintenu !

La position apparaît contradictoire à Mr Run qui balance entre épisode bénin ou maladie grave. Cela ne l’empêchera pas demain matin, comme tous les jours, de se lever à 5h15 pour se préparer et rejoindre LEntreprise avant même l’équipe du « matin »…

A venir « Saison 2 : Le chaos et le silence »

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Crédit photo : photo détournée d’après l’excellente collection pour enfant « Monsieur Madame »

© Ecrit par Jean Méance en mars et avril 2021

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