Dowton Abbey : radiographie de la transformation d’un Métier

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Downtown Abbey est un incontournable pour qui aime regarder des séries. Souvent mentionné dans les classements des séries les plus populaires mais aussi souvent pris en référence pour la qualité du scénario, je me suis donc lancé dans les 6 saisons disponibles. Un peu dans le doute car si j’ai apprécié le blockbuster « Raison et sentiments », je redoutais de passer tout ce temps sur des intrigues de cœurs blessés dans un univers où les problèmes sont des problèmes de riches !

Énorme erreur et énorme surprise ! Je rassure de suite les amateurs du genre : il y a bien de la romance ! Mais il y a surtout une formidable radiographie de la transformation de la société anglaise, vue par le prisme de l’évolution du mode de vie des aristocrates et l’impact sur tout un corps de métiers : les domestiques, que l’on observe se transformer par petites touches. C’est passionnant et le parallèle se fait naturellement avec notre époque où disruption et ubérisation sont les deux mamelles de l’impact sociétal du digital et des usages de l’Intelligence Artificielle.

L’intérêt du scénario

Mais revenons aux années 1912 à 1925, qui encadrent l’espace-temps de l’action de Downton Abbey, lieu central de l’action de la série. Downton Abbey est un immense château au milieu de la magnifique campagne du Yorkshire. La famille Crawley appartient depuis longtemps à l’aristocratie britannique. Fidèle aux valeurs et à la tradition, elle tente de maintenir un mode de vie que je qualifierais « d’oisiveté productive » entre les obligations mondaines, les bals, les dîners, les réceptions en tout genre, la chasse et un peu de surveillance de ses terres et de ses titres. On sent quand même que la préoccupation centrale est de se procurer l’argent nécessaire pour assurer ce train de vie.

Les Crawley se font aider, au quotidien, par une brigade de domestiques très organisée et formatée. Sous la houlette du majordome secondé par l’intendante et la cheffe cuisinière, tout un monde de valets, de femmes de ménage, de cuisinières s’active dans un seul but : faire fonctionner au mieux les rouages des rites compliqués des membres de la famille dans un esprit de déférence et d’excellence, sur une amplitude horaire 7/24. Inutile de préciser que cette sorte de PME est extrêmement hiérarchisée. Chacun est jaloux de son pré carré et de ses prérogatives car c’est cela qui détermine sa position dans l’organisation et son statut dans l’échelle sociale.

Un procédé central de la mise en scène de Downton Abbey est de nous faire évoluer dans le monde des aristocrates, qui vivent en haut du château, et de leurs domestiques qui se réunissent en bas. Montées et descentes de l’escalier rythment tous les épisodes. On finit par en avoir mal aux mollets. Nous ne sommes pas dans l’affrontement manichéens des riches contre les pauvres mais plutôt dans la collaboration de deux micro-sociétés qui vont devoir ensemble franchir les turbulences générées par l’évolution des valeurs et de la technologie.

Une transformation à petit feu

Entre 1912 et 1925, le premier signe de la perte de vitesse du Métier de domestique dans un château est la perte de prestige de la fonction. Une femme de chambre apprend secrètement à taper à la machine car elle veut devenir secrétaire, métier qui lui semble plus adapté à son époque. Alors que les plus anciens dans la profession sont très attachés à leur métier, les plus jeunes cherchent rapidement d’autres voies comme cette apprentie cuisinière qui saisit l’opportunité d’exercer aux Etats-Unis alors même qu’elle a très peu d’expérience. L’ambition des jeunes a changé !

Second signe, la méfiance face aux progrès technologiques. Alors que l’arrivée de l’électricité au château ne fait pas encore l’unanimité, l’arrivée du mixeur à légume, du sèche-cheveu ou de la machine à coudre, autant d’ustensiles qui facilitent la vie, sont accueillis avec peu d’enthousiasme surtout chez les plus anciens. Les premières sonneries du téléphone effraient et dérangent. La radio étonne. La voiture de son côté apporte un nouveau métier parmi les domestiques : le chauffeur. Illustrant que les nouvelles technologies sont aussi créatrices d’emplois. Mais dans ce cas, de courte durée, car les aristocrates trouveront assez smart et moderne de conduire eux-mêmes leurs véhicules…

Troisième signe, un écosystème caduc. Après la première guerre mondiale, l’Angleterre comme tout le monde occidental, est en pleine transformation poussée par les progrès techniques, l’émergence du capitalisme et du socialisme et finalement l’aspiration des peuples à s’émanciper. Dans ce contexte, l’écosystème de Downton Abbey semble vivre sous cloche dans un autre monde avec les nobles d’un côté, les domestiques de l’autre, monde très hiérarchique où respect rime souvent avec obséquiosité, bienveillance avec paternalisme et confidence avec manigance.

Quatrième et dernier signe, la réduction des effectifs. Au début de la saison 1, l’effectif de la brigade des domestiques à Downton Abbey est pléthorique. Mais la question des ressources humaines devient prégnante à la fin de la saison 6. Bien que le service demandé soit le même, chacun doit élargir son activité quitte à assurer des tâches plus subalternes. Les plus polyvalents et les moins regardant s’adaptent le mieux.

Ces signes traduisent aussi la décomposition du modèle aristocratique anglais. Nombreux sont les domaines qui sont vendus par des familles en revers de fortune et qui doivent réduire leur train de vie.

Du château à l’hôtel

La saison 6 de Downton Abbey se termine en 1925 et nous laisse pour le moins pessimistes sur l’avenir du personnel du château. En effet, la revente successive des domaines par la noblesse anglaise mais aussi les nouvelles habitude de la vie moderne ou l’évolution des mentalités ont réduit l’offre et la demande.

Mais ce que ne raconte pas la série est le rebond de cette profession grâce au développement du tourisme et par conséquent de l’offre hôtelière qui a déplacé la demande des grandes familles argentées vers les établissements de loisirs, qui sont aussi devenus plus tard, à usage également professionnel, avec la croissance de la mobilité liée à l’explosion des moyens de transport.

La mode des restaurants étoilés avec de grands Chefs serait d’ailleurs aussi le résultat du reclassement professionnel des cuisiniers qui officiaient avec talent dans les grandes familles. Il faut d’ailleurs suivre dans Downton Abbey la profusion de mets préparés pour la famille Crawley, tous plus sophistiqués les uns que les autres.

De l’hôtel au service à la personne

La disparition d’anciens métiers et la création de nouvelles professions forment un va-et-vient depuis la nuit des temps. Les garagistes ont remplacé les maréchaux-ferrants, les chauffeurs ont pris la place des cochers, les employés du télégraphe se sont substitués aux équipages de la poste avec leurs chevaux… Souvent, et on l’a vu plus haut, le progrès technologique est un levier important même si ce n’est pas le seul.

Aujourd’hui, l’arrivée du digital et de l’intelligence artificielle annonce la disparition de certains métiers comme les comptables, les assistants juridiques, les chauffeurs (oui ! oui ! ceux qui ont remplacé les cochers !)…

Mais la disparition d’un métier n’est pas toujours une fatalité car il peut aussi s’adapter.

Avec l’évolution démographique et le vieillissement des populations, les initiatives politiques pour combattre le chômage telle que le développement du CESU, en France, pour développer le service à domicile et même le retour au centre de l’humain pour donner du sens à son activité, sont autant de raisons qui conduisent à l’explosion de ce type d’emploi. Par exemple, dans les Hauts-de-France entre 2007 et 2016, « l’effectif salarié de l’aide à domicile a augmenté de 57 % alors que l’emploi total s’est rétracté de 3 % » (source). Ces emplois ne sont plus organisés comme les brigades de Downton Abbey ou comme des équipes dans un hôtel. Ils sont exercés par des personnes indépendantes ou travaillant pour des sociétés spécialisées dans un mode où l’employeur est différent du client.

En conclusion

En 2020, année du COVID, les enjeux écologiques et maintenant sanitaires sont au dessus de la pile de tout programme politique, au même niveau que la sécurité, l’éducation et le progrès économique. Le besoin de solidarité et de proximité va probablement équilibrer l’isolement produit par le digital. Le métier de domestique de Downton Abbey, devenu service à la personne aujourd’hui, a encore de l’avenir !!

J’espère que ce billet vous donnera l’envie de regarder Downton Abbey avec une attention particulière pour cette brigade de domestiques et peut-être décèlerez vous aussi d’autres signes annonciateurs d’une profession qui se transforme et s’adapte.

Pour finir par une illustration, un petit montage sur la cheffe cuisinière, Mrs Partmore, personnage typique et pittoresque.

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Crédit photo : image de la série Downton Abbey

 © Ecrit par Jean Méance en novembre 2020

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